François-Rupert CARABIN

François-Rupert CARABIN

Sculpteur, Carabin l’est dès 11 ans quand il est contraint de quitter l’école pour aider financièrement ses parents. Il est alors employé à sculpter des camées chez l’artisan parisien Jouanin, un patron attentif qui lui conseille de suivre des cours du soir en dessin, ce que le jeune-homme fait auprès de Perrin. Carabin y fait la rencontre du fils d’un sculpteur sur bois du Faubourg Saint-Antoine, lequel le prendra pour apprenti en 1878. Alors âgé de 16 ans, il travaille en parallèle comme modeleur de masques mortuaires, un métier à travers lequel il étudiera l’anatomie humaine. Habitant alors Montmartre, le jeune homme est fasciné par le monde du théâtre, de la danse et des cabarets et s’attache comme Degas ou Rodin à fixer en sculpture l’équilibre évanescent d’une danseuse ou le mouvement fugace de l’envolée d’une étoffe. Devenu dessinateur technique pour un fournisseur de l’armée, Carabin fait ensuite le tour de la France au gré des emplacements où dessiner pour son employeur. Durant son temps libre, il en profite pour visiter les musées de province et s’exerce à dessiner rapidement, cherchant l’automatisme du mouvement pour capter au mieux l’éphémère d’une posture, la saisie d’un instant.
Une démarche qu’il poursuit dans la réalisation de ses petites figurines en cire et en terre, jusqu’à en présenter une pour sa première exposition publique : le Salon des Indépendant de 1884.

Persuadé qu’il y a autant d’art dans un objet usuel qu’une sculpture, Carabin s’essaye ensuite à de nombreuses techniques : le bijou, les médailles ou encore la céramique.
Lassé - par son expérience de sculpteur sur bois - de la production en série de meubles copiant les styles anciens, sa volonté directrice sera de « faire le meuble unique, adapté à nos besoins, occuper la place définitive pour laquelle il serait conçu et comme ornementation que des sujets adaptés à sa destination ».
Si ses préoccupations sont en phase avec le mouvement de renouveau des arts décoratifs de la fin du XIXe, la tâche de Carabin n’est pas aisée pour autant. En effet, le Salon des indépendants lui refuse en 1890 d’exposer une bibliothèque en noyer sculpté et fer forgé réalisée pour l’ingénieur Henry Montandon, au motif que « l'année suivante on pourrait envoyer des pots de chambre ! ».
Il y a pourtant de l’art dans cette bibliothèque richement sculptée de femmes allégoriques et de faciès grimaçant que côtoie un bestiaire de fer forgé parmi des palmes et des roseaux ! De l’art et une détermination rare à réaliser sa vision quand on sait que sur les 4000 Francs remis par son commanditaire il en employa 3700 à la réalisation du meuble, qui lui demanda par ailleurs des mois de travail acharné. Mais Carabin le dira lui-même : « Qu’importait la maigreur du bénéfice. J’avais pu réaliser mon idée. C’était le principal. »

Déterminé, l’artiste persiste dans sa volonté d’ancrer les arts décoratifs parmi les arts majeurs plutôt que de les voir relégués parmi les arts industriels lors des expositions. Appuyé par Puvis de Chavanne ou encore Rodin, son acharnement est tel qu’une section « Arts Décoratifs » est créé au Salon de la Société Nationale des Beaux-Arts. Carabin y présente donc sa bibliothèque, en 1891.
Il reçoit à cette occasion un accueil qu’on qualifiera de mitigé, l’écrivain Max Nordeau allant jusqu’à affirmer – tout en reconnaissant la puissante originalité de l’artiste - que « les créations de M.Carabin ne sont pas un ameublement mais un cauchemar ».
Qu’importe ici encore et l’artiste le dira à l’adresse de ses détracteurs : « Du moment que mes œuvres vous irritent c’est qu’elles vibrent ! Vous protestez donc vous êtes émus ! ».

Et en effet, Carabin aura été remarqué, ce qui lui permet à partir de 1893 d’exposer chaque année au Salon de la Libre Esthétique de Bruxelles. Il acquiert par ailleurs une certaine reconnaissance officielle et, la même année, il obtient les palmes académiques. Sans être dupe de ces honneurs, Carabin continue à créer, sculptant des petites figures - dont plusieurs de la danseuse Loïe Fuller – avec lesquelles il assure son quotidien entre quelques rares commandes pour de riches mécènes.
Au rang de ces derniers, on comptera le banquier Albert Kahn. Refusant les concessions, l’artiste perd toutefois ce dernier après lui avoir refusé une sculpture en marbre, un matériau qu’il abhorre. Attaché à la vie artistique parisienne et une certaine idée des arts décoratifs, Carabin rejettera par ailleurs plusieurs postes à la direction d’écoles d’arts décoratifs qu’on lui offrait à Darmstadt ou à Vienne. Une indépendance au service d’une vision sans concession de son art, que l’irruption de la Guerre en 1914 vient pourtant interrompre puisque Carabin abandonne pratiquement la création cette année. Il s’autorisera toutefois un dernier scandale en exposant en 1919 à la Société Nationale des Beaux-Arts un coffre intitulé « Regard chaste, laisse-moi clos » dévoilant aux regards avertis un groupe en bois représentant deux femmes faisant l’amour. Le goût de l’interdit poussant une partie du public à se défendre de toute pudeur mal placée, le sculpteur jubilait de la déconfiture des observateurs autorisés. Une telle ruse ressemble à l’artiste que fût Carabin : un indépendant farouche et facétieux.

Rangé de la vie parisienne, la fin de carrière de Carabin sera celle d’un professeur puisqu’il prend en 1920 la direction de l’Ecole des Arts Décoratifs de Strasbourg avec la résolution d’y former des ouvriers d’art capables de vivre de leur métier. Déterminé à prémunir ses élèves de l’opposition intellectuelle et des difficultés matérielles qu’il connut en tant qu’artiste, il exerce cette fonction avec rigueur et bienveillance, autour d’une réflexion permanente sur la question du renouvellement des arts décoratifs et leur enseignement, jusqu’à sa mort en 1932.

Dédiée toute entière à une œuvre rare et dont l’inventivité formelle teintée de Symbolisme préfigure l'Art Nouveau, la vie de Carabin et son refus à complaire entourent l’artiste d’une forme d’héroïsme tragique. On ne s’étonnera ainsi qu’à moitié qu’Emond Rostand fût son contemporain (il présente son Cyrano de Bergerac en 1897) tant – et pour peu qu’on l’affublât d’un nez proéminent – on imagine aisément l’artiste déclamer ces vers de l’Acte II, scène 8 :

« Et modeste d’ailleurs, se dire : mon petit,
Sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles,
Si c’est dans ton jardin à toi que tu les cueilles !
Puis, s’il advient d’un peu triompher, par hasard,
Ne pas être obligé d’en rien rendre à César,
Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite,
Bref, dédaignant d’être le lierre parasite,
Lors même qu’on n’est pas le chêne ou le tilleul,
Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul ! ».

Car en effet, et en ce qu’il est enfin réintroduit au Panthéon des rénovateurs des arts décoratifs, François-Rupert Carabin est plus que jamais la figure de « l’ouvrier qui s’est élevé, seul, au rang d’artiste ».