Le 11 mars prochain, Millon présentera aux enchères une collection d’une rare cohérence intellectuelle et bibliophilique, consacrée aux Mille et Une Nuits. Manuscrits des « Alf layla wa-layla », traductions et réinterprétations occidentales, éditions illustrées de luxe témoignent de la fortune éditoriale de l’une des œuvres les plus diffusées au monde.
Les quelque deux cents lots, patiemment et savamment réunis par M. Abdelaziz Ghozzi, inviteront à un voyage à travers les siècles et les cultures, culminant en un événement d’exception : la présentation de la rarissime édition originale des Mille et Une Nuits établie par Antoine Galland, monument de la culture mondiale.
Antoine GALLAND et la diffusion des Mille et Une Nuits
Brillant orientaliste français, Antoine Galland (1646-1715) effectue plusieurs longs séjours dans l’Empire Ottoman entre 1670 et 1688. S’il revient en France avec de nombreux manuscrits anciens, il se fait rapporter d’Alep (Syrie) un recueil de contes incomplet, pour la plupart d’origine persane, traduits en arabe à la fin du VIIe siècle, et en commence la traduction. Il publie le premier volume en 1704 à l’intention de la Cour, qui comprend entre autres l’histoire de Sindbad le marin. Le succès est immédiat. Il se met en quête d’autres contes, d’autres manuscrits. Il rencontre en 1709 Hanna Dyâb, un voyageur syrien de passage à Paris, qui lui raconte de nouvelles histoires dont celles d’Ali Baba et d’Aladin.
Galland les publie au fur et à mesure comme un feuilleton, expurgés des passages trop licencieux pour la Cour de Louis XIV tout en montrant un profond respect pour les précieux textes d’origine. Ce sont en tout douze volumes qui paraissent entre 1704 et 1717. Le public français et européen est conquis. Les « Mille et Une Nuit [sic] » deviennent dès le XVIII e siècle un BEST-SELLER mondial.
La réunion de 11 volumes de cette extraordinaire édition, tous en reliure d’époque, qui sera présentée le 11 mars est d’une insigne rareté (estimation 80 000 – 120 000 €). Bien peu de collections publiques et privées peuvent s’enorgueillir de posséder un volume de l’édition originale et encore moins un ensemble complet des 12 volumes ; les quelques exemplaires connus étant souvent incomplets ou mêlant différents tirages (comme celui de la BnF également en 11 volumes).
La première édition de Galland ouvre la voie à la grande diffusion imprimée des récits en Occident. Elle est la clé de toutes les éditions qui ont suivi jusqu’à nos jours et qui seront également proposées dans la vente de cette collection : continuation par PÉTIS DE LA CROIX, nouvelle traduction française par MARDRUS, célèbre traduction anglaise de Richard BURTON, traductions espagnole, portugaise, turque, arabe… Elle permet une véritable renaissance des contes transmis jusqu’alors de façon orale en Inde dès le IV e siècle, en passant par la Perse puis le monde arabo-musulman sous forme manuscrite, fixée progressivement entre le XIII e et le XV e siècle.
« Les Mille et Une Nuits étaient l’équivalent de la suite romanesque d’Harry Potter. Elles paraissaient en petits volumes et chaque parution faisait sensation. On s’arrachait le nouveau tome. Galland a d’ailleurs encouragé ce phénomène en prêtant les tomes en avant-première à certaines dames de la cour. Aujourd’hui, on les appellerait des influenceuses et on dirait de lui qu’il créait le buzz. Sa traduction correspondait parfaitement aux goûts de ses contemporains, et c’est ce qui explique qu’elle ait eu tant de succès. »
Paulo Lemos Horta, professeur de littérature, Les contes des 1001 nuits : Une odyssée entre Orient et Occident (Arte)
L’illustration des Mille et Une Nuits : quand l’imaginaire oriental inspire l’Occident
Alors que les versions orientales anciennes sont rarement illustrées, les éditeurs et artistes européens s’emparent rapidement des Mille et Une Nuits pour offrir leur propre vision des récits, intimement liée à leur époque :
Ainsi, Le Cabinet des fées (1785-1786), en 41 volumes illustrés par MARILLIER, marque la rencontre de la tradition des contes héritée de Perrault avec les nombreux récits venus ou inspirés de l’Orient. (estimation 2 000 / 3 000 €)
Joseph-Charles MARDRUS livre à l’aube du XX e siècle une traduction, ou plutôt une relecture, à la fois plus poétique et plus érotique, moins censurée que celle de Galland mais plus exotique aussi. L’Orient fantasmé de Mardrus est sublimé par les illustrations et ornementations de Léon CARRÉ et Mohammed RACIM dans la célèbre édition de Piazza (1926–1932). Ce chef-d’œuvre d’élégance éditorial est ici présenté dans une parfaite reliure de René Aussourd en maroquin rouge à décor oriental unique pour chacun des 12 volumes (estimation 10 000 – 15 000 €).

La collection présentée met également en valeur la réinterprétation moderne des mêmes contes.
Avec François-Louis SCHMIED, Histoire charmante de l’adolescente Sucre d’Amour (1927, est. 3 000 / 5 000 €), le livre devient un objet d’art où typographie, gravure sur bois et mise en page se répondent dans une symbiose typique de l’Art Déco.

VAN DONGEN est également présent ici à travers deux éditions très différentes mais unies par une même interprétation vivante des contes : Hassan Badreddine el-Basraoui, conte des Mille et Une Nuits (Éditions de la Sirène, 1918), édition de luxe au tirage limité à 310 exemplaires dans une élégante reliure signée contemporaine (estimation 3 000 / 5 000 €) et Le Livre des Mille Nuits et Une Nuit (Fasquelle et Gallimard, 1955) en trois volumes dans leur cartonnage d’éditeur par Paul Bonet, au fort tirage de 13750 exemplaires (estimation 300 / 500 €).

Cette réappropriation du texte par l’image se prolonge dans le monde arabo-musulman contemporain avec le portfolio de Dhia Azzawi, Alf Layla wa Layla (Londres, 1986, est. 30 000 / 40 000 €), où l’œuvre est réinscrite dans une modernité visuelle ancrée dans les traditions culturelles arabes, refermant ainsi symboliquement le cycle de sa circulation entre les cultures.
Les contes célèbres de la littérature enfantine
Parmi les récits les plus connus figurent ceux de Sindbad et d’Aladin, qui ont largement contribué à inscrire les Mille et Une Nuits dans l’imaginaire de l’enfance. Dès le XIXᵉ siècle, les contes connaissent une floraison d’éditions adaptées aux jeunes lecteurs, tandis qu’ils servent aussi de supports pédagogiques, notamment dans des manuels d’apprentissage de la langue arabe. Au fil du temps, cet univers quitte le seul domaine du livre pour gagner une culture plus largement partagée : plaques de lanterne magique, affiches d’opéras et de films, puis éditions illustrées par des artistes reconnus, tirées à plusieurs milliers d’exemplaires au XXᵉ siècle. Les récits passent ainsi de la tradition savante et littéraire à une culture visuelle et populaire, sans jamais perdre leur pouvoir d’évocation.

Cette vente du 11 mars met en lumière la valorisation d’un chef-d’œuvre dont la double nature, érudite et populaire, explique la longévité exceptionnelle. Récit moral et divertissement, œuvre savante et littérature de diffusion, satire sociale et contes merveilleux, les Mille et Une Nuits traversent les siècles parce qu’elles s’adaptent sans cesse aux langues, aux publics et aux formes du livre.
La collection compose un parcours qui donne à voir la circulation d’un récit entre les cultures. Chaque volume présenté constitue un témoin de cette transmission continue, où histoire du livre, littérature et arts visuels se rejoignent.
À l’image de Shéhérazade, qui sauve sa vie par la parole et l’intelligence du récit, cette œuvre rappelle la puissance universelle des histoires, et donc, des livres.
La collection réunie pour cette vente propose ainsi une traversée éditoriale et culturelle dans une œuvre-monde. Chaque ouvrage constitue une étape dans le long voyage des Mille et Une Nuits.