"Claudius Linossier m'apparaît comme un patient artisan byzantin ressuscité parmi nous. Ses œuvres offrent en effet l'abondante magnificence des décors de Sainte-Sophie de Constantinople ou de Saint-Marc de Venise.
Elles gardent sur leurs surfaces les frissonnants reflets du feu et des cuves de métaux en fusion.
Elles rivalisent avec les couchers de soleil et les levers de lune." [1]
Claudius Linossier naît à Lyon en 1893, dans une famille de tisserands. C’est cependant vers l’orfèvrerie qu’il se dirige, entrant à 13 ans comme apprentie chez Berger et Nesme où il apprend le dessin et l’art de dompter le métal.
Elève doué et appliqué, Linossier apprends vite la ciselure, la gravure, l'émaillage, l'incrustation au filet ou le repoussé au marteau, tout en développant une obsession : "faire des métaux en couleurs" [2]. Afin de se donner les moyens de cette ambition, il se rend à Paris après l'Armistice de 1918, pour travailler chez l'orfèvre Cardeilhac et dans l'atelier de Jean Dunand … qu’il quittera au bout de 2 mois [3]. En parallèle, Linossier arpente les musées et notamment le Louvre, dont les vases grecs lui inspireront les formes et la palette de ses futures dinanderies. Revenu définitivement à Lyon en aout 1920, il s’installe parmi les artisans des pentes de la Croix-Rousse et débute son activité de dinandier.
Débutant par de petites pièces, Claudius Linossier atteint dès 1921 la maîtrise nécessaire à la réalisation de vases en dinanderie qui dépasseront les 20 cm. Dans le même temps, ses métaux d'élection évoluent et il délaisse le laiton incrusté de cuivre et d'argent patinés à l'acide pour des alliages nouveaux. Ses couleurs à partir de 1923 ne sont plus révélées que par le feu en une symphonie de rouges ou jaunes de cuivre, de blancs de ferronickel ou de noirs caractéristiques du maillechort. Plus tard apparaitront également des verts profonds, des bleus, des violets, des pourpres ou des bruns mordorés. Ce travail de coloriste vaudra à Linossier autant de considération que ses décors sans émaux ni laques, en inclusions de motifs géométriques toujours adaptés aux formes des supports dans un constant souci d'équilibre et de régularité.
"Ce ne sont que des lignes, des ondes, des carrés, des losanges, des disques, des points, des grecques, des chevrons... mais il les entremêle et les dispose avec un art sans cesse renouvelé et surtout toujours en étroit rapport avec la forme." [4]
En 1922, Linossier épouse Hélène Guillerd, peintre qui prendra son nom et deviendra sa collaboratrice. Fort de son aide et de son soutien, le dinandier expose à Lyon puis dans de nombreuses Expositions et Salons, obtenant également la bourse de la Fondation Blumenthal, qui lui ouvre le marché américain. Nommé sociétaire de la Société des Artistes Décorateurs et de la Société Nationale des Beaux-Arts, l’artiste expose et commercialise son travail à Paris chez Hébrard, chez Rouard, ou au Salon d’Automne.Cette exposition publique et une critique enthousiaste lui obtiendront quelques commandes officielles et le respect de ses pairs. Ainsi du décorateur Jacques Emile Ruhlmannn qui lui commande plusieurs pièces pour ses différents stands à l’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes de 1925.
À compter de cet évènement, Linossier travaillera également la sculpture et la médaille, pratiques qui enrichissent sa profonde compréhension des formes et des plans et lui permettent, à l’orée des Années 1930, de poursuivre l’épuration de ses formes la complexification de ses décors. À partir de 1929, sans doute en raison de la crise économique, la production de l’artiste décroit sensiblement, jusqu’à atteindre 27 œuvres répertoriées en 1937 (contre 210 en 1928). La Seconde Guerre Mondiale et le rationnement des métaux entérine ce déclin qui atteint 11 réalisations pour l’année 1940. L’artiste ne cesse cependant pas sa pratique et conserve le désir d’innover, imaginant de nouveaux décors parmi lesquels de délicates silhouettes de danseuses remarquées par la critique [5] "le sujet vivant, superbement représenté par les danseuses de ses grands plats, introduit un élément heureux dans une discipline qui avait un seul écueil : la monotonie."
La période d’après-guerre marquera le retour d’une production plus importante et aux décors diversifiés alternant animaux, scènes historiées, paysages, natures mortes et portraits. Parallèlement, les décors géométriques s’affadissent "et sans doute le temp est-il proche où, dans certaines œuvres, il s’en libérera tout à fait." [6]
Cette période est malheureusement la dernière de la production de Claudius Linossier qui, resté inconsolable suite au décès de son épouse en 1952, mettra fin à ses jours en octobre 1953. Il laisse derrière lui une œuvre unique qui aura apporté à l’art austère de la dinanderie une approche singulière : "réaliser de la peinture en métal." [7]
[1] Yvanhoé Rambosson dans son article dédié à l’artiste in Mobilier et décoration, 1933, page 473
[2] P.Gardin dans son article "Claudius Linossier l'homme du feu" in La République de Lyon, 29 novembre 1949, page 4.
[3] Luc Roville dans son article dédié à l’artiste in Art et Décoration, 1923, juillet-décembre, Tome XLIV, page 148.
[4] ibid.
[5] F.Vars, "L’actualité artistique" in Lyon Républicain, 19 décembre 1930, page 1.
[6] René Chavance in "Claudius Linossier artiste complet du métal", Mobilier et Décoration, mars 1938, page 106.
[7] citation de l’artiste in Claudius Linossier, Dinandier (1893-1953), Musée des Beaux-Arts de Lyon, 1973, page 54.