"Joaillier des rois, roi des joailliers." [1]
La Maison Cartier est fondée en 1847 par Louis-François Cartier, qui ouvre sa joaillerie Rue Montorgueil. Suivant la mode de son temps, il fabrique d’abord des bijoux imitant ceux de l’époque classique, de la Renaissance ou des siècles gothiques, déclinant notamment pierres ciselées ou gravées et camées.
En 1853, Cartier déplace le siège de sa joaillerie à proximité du Palais-Royal, quartier chic où il obtient de nombreuses commandes de la haute société … et enfin de la princesse Mathilde Bonaparte. Trois ans plus tard c’est l’impératrice Eugénie elle-même qui devient cliente, asseyant définitivement la notoriété de la marque auprès de l’aristocratie. La marque Cartier va alors connaître un succès sans précédent, tandis que le développement de sa clientèle s’accompagne d’un accroissement du nombre et de la valeur des bijoux qu’elle réalise.
Attentif à son héritage, Louis-François forme son fils, Alfred qui le remplace à la tête de l'entreprise en 1874 et aura à cœur de renforcer la visibilité de la marque à l’international, notamment en participant aux Expositions Universelles de Paris et en voyageant beaucoup pour rechercher des pierres et des inspirations nouvelles.
Ces dernières aboutissent par exemple, en 1877, à de premiers bijoux de style chinois et japonais
En 1898, c’est une 3e génération de Cartier qui rejoint l’entreprise familiale avec Louis Cartier, le fils aîné d’Alfred qui rapprochera toujours plus Cartier du monde de la mode et du luxe en épousant Andrée Worth [2], la complémentarité des deux maisons leur permettant d’influer profondément sur le gout des classes aisées européennes et américaines
En ce sens, Louis Cartier est à l’initiative d’une évolution majeure pour l’entreprise en 1899 : déménager la maison Cartier dans un nouveau magasin au 13 Rue de la Paix. Depuis ce centre névralgique du luxe parisien, la réputation de la maison Cartier rayonnera plus que jamais parmi la haute bourgeoisie et jusque dans les cours royales européennes. En 1902 notamment, c’est le rapprochement avec la couronne britannique par l’ouverture d’une boutique londonienne, suivi deux ans plus tard du brevet de fournisseur royal officiel par le roi Édouard VII.
Suivront de nombreuses autres cours européennes tandis que Cartier devient une institution à même d’imposer sa manière, notamment en refusant de suivre les formes de l’Art Nouveau qui triomphe début 1900.
Possédant son propre studio de création, la maison Cartier fait en effet le choix de se différencier de la concurrence et construire avec aplomb et volontarisme son propre style. Ainsi, si la Nature participe des inspirations de la maison, Cartier s’inspirera du XVIIIe siècle ou des entrelacs des arts islamiques, orientaux et asiatiques, tout en réduisant la taille de ses montures et accroches pour laisser s’exprimer une abondance de pierres et de diamants.
C’est ce qu’on appellera le style "guirlande" [3], qui existe indépendamment de Cartier mais qui deviendra un classique de la maison qui l’accompagne de l’emploi du platine dès 1900. D’un éclat plus froid et brillant que l’or ou l’argent, ce nouveau métal noble permet aux bijoux de la maison d’être plus légers et souples que les autres (un véritable atout pour les diadèmes notamment).
Au début du Xxe siècle donc, Cartier participe des précurseurs de la joaillerie contemporaine, et étendra rapidement sa soif d’innovation techniques et formelles à l’horlogerie. Louis Cartier est ainsi le troisième [4] père de la montre bracelet, qu’il créé en 1904 pour son ami aviateur Santos-Dumont afin de contrer la difficulté de sortir une montre à gousset en plein vol. Baptisée du nom de son inspirateur, la "Santos" sera commercialisée à partir de 1911. Si la montre-bracelet a donc d’abord été conçue comme une solution technique à un besoin, le concept séduit Cartier et plusieurs autres modèles suivront qui font partie du patrimoine de l'horlogerie contemporaine. Citons pour exemple la 1ère montre à "boucle déployante" [5] ou fermoir pliant (la "Tonneau", en 1906), la "Tortue" (1912) et la première pendule mystérieuse "Modèle A" (1912) dont on a l'impression qu'elle ne possède pas de mouvements et que ses aiguilles tournent "toutes seules" sur un cadran en cristal complètement transparent. Autre design iconique d’abord appliqué à une montre bracelet pour femme : le décor "Panthère" en onyx et pavage de brillants apparaît en 1914. Trois ans plus tard ce sera la montre "Tank" et plus tard la montre "Baignoire" (1957) ou l’iconique "Crash" (1967) et son cadran asymétrique et distordu.
Cartier est cependant encore essentiellement une maison connue pour sa joaillerie d’exception à l’heure d’importer les codes de l’élégance française jusqu’outre-Atlantique en ouvrant en 1909 une succursale new-yorkaise. Sise au 712, 5th Avenue, la boutique de New York devient une ambassade de la marque, qui acquiert tout l'immeuble et y fait installer une horloge monumentale symbolisant l’amitié franco-américain. Chouchoute du gotha européen et désormais américain, la maison Cartier peut en toute liberté continuer à imposer un style éminemment personnel, qui participera au début du Xxe siècle des précurseurs de l’Art Déco.
Dès 1911 en effet, Jacques Cartier se rend en Inde pour y acheter des pierres et rencontrer des princes locaux. Il en rapporte des inspirations qui permettent à la maison Cartier de populariser à partir de 1912 une nouvelle taille de diamants baptisée "baguette" et, dès 1913, des pièces d'inspiration hindou qui reprennent des motifs traditionnels comme le Sarpech (un ornement de turban). Cartier établit ce faisant de solides relations avec la haute sphère politique du pays et notamment Bhupindar Singh. En 1925, celui qui est alors Maharadjah de Patiala commande en effet un extraordinaire collier de cérémonie en platine pour lequel il apporte à sertir 2930 diamants pour 962,25 carats (dont un diamant jaune De Beers dont les 234,65 carats en faisait le septième plus gros diamant taillé du monde). Terminée en 1928, le "Collier de Patiala" est un témoignage éclatant du style Art Déco selon Cartier, auquel on peut également rattacher les désormais célèbres colliers et bracelets "Tutti Frutti" qui déclinent saphirs, rubis, diamants et émeraudes gravés en forme de fruits et de fleurs, sur des montures de platine articulées. Autre design iconique né de l’acmé Art Déco de la maison : la bague "Trinity" aux trois anneaux d’ors de couleurs différentes (1924).
Dans le même temps, Cartier se fait l’allié de la nouvelle élégance féminine d’après-guerre en développant de délicats nécessaires de maquillages, des sacs à mains de soirée décorés d’argent ou d’émail, des lunettes, des broches à clips, des flacons et atomiseurs de parfum, des boucles de ceintures et de chaussures (…) Jacques Cartier défendra cet éclectisme [6] en affirmant :
"une joaillerie comme la nôtre est à même aussi bien de garnir d’un collier éblouissant les épaules d’une femme que de remplir son sac à main d’un poudrier, d’une glace (…) et le tout empreint du même cachet d’originalité et d’art".
En 1933, la joaillière franco-belge Jeanne Toussaint succède à Louis Cartier à la tête de la création (poste qu’elle occupera jusqu’en 1970). Celle qu’on surnomme "la Panthère" marquera de son empreinte la maison par sa palette flamboyante où l’or devient une couleur et affiche de nombreux effets de surfaces (cannelures, ajours …), ses thèmes animaliers et fantastiques et une végétation luxuriante teintée d'orientalisme. La mode des Années 30 étant aux coiffures courtes, Toussaint fait dessiner plusieurs modèles de longues boucles d’oreilles et, pour répondre à la vogue des manches courtes, des bracelets étroits et souples pour orner les poignets ou plus larges et rigides pour être placés plus haut sur le bras. On doit également à Toussaint d’intégrer au répertoire de la maison Cartier de nouveaux bijoux très en volume sur lesquels les pierres sont taillées en boule ou s’accumulent à la manière de grappes de fruits. Jeanne ose aussi de nouvelles associations de couleurs à partir des années 1940, qui voient se côtoyer le corail et le mauve de l’améthyste avec le vert de l’émeraude et les turquoises, les diamants et les pierres fines et dures.
Pendant l'Occupation de Paris, c’est Jeanne Toussaint qui assure la direction de la bijouterie Rue de la Paix et, militante [7], place en 1941 dans les vitrines "l'Oiseau en cage", un bijou en lapis-lazuli, corail et saphir figurant un rossignol aux couleurs du drapeau français emprisonné dans une cage en or. A la libération, c’est d’autres bijoux aux accents patriotiques qui seront exposés par Cartier, entre broches bleues-blanches-rouges et "L’oiseau libéré" qui en 1944 est présenté dans une cage désormais ouverte.
Au tournant des Années 50 donc, la maison Cartier a réussi à surmonter tant la Grande Dépression des années 1930 que la 2nde Guerre Mondiale, notamment en commerçant beaucoup avec l’Extrême-Orient quand l’Europe et les États-Unis étaient en crise et en développant toujours plus avant son département horlogerie. Forte de la réputation de qualité et de fiabilité de l’entreprise, les bijoux et montres Cartier sont recherchés par la nouvelle bourgeoisie d’affaire et du gotha culturelle et artistique, tandis que l'entreprise reste familiale puisque les enfants des trois frères dirigeant les succursales de Paris, Londres et New York.
À Paris, c’est encore Jeanne Toussaint qui dirige la joaillerie et sous ses auspices se répand un autre motif, celui de son animal totem : la Panthère. Symbole de détermination et d’une féminité affirmée, l’animal (qui existait déjà dans le répertoire de forme de la maison Cartier) apparaît pour la 1ère fois en trois dimensions en 1948, montée sur un cabochon d'émeraude pour une broche réalisée pour la Duchesse de Windsor. Par la suite, le félin sera régulièrement décliné sur d’autres bijoux et créations de la maison, comme un leitmotiv qui deviendra progressivement un des emblèmes de la marque.
À la mort de Pierre Cartier en 1964, chaque succursale est vendue séparément et, pour la première fois depuis sa création en 1847, la maison de joaillerie et d'horlogerie n’a plus aucun lien avec la famille à qui elle doit son nom. Cette période n’ira cependant pas sans créations iconiques, comme l’iconoclaste bracelet "Love" (1969) où les vis symboles de la production sérielle deviennent des ornements. Racheté en 1972 par un consortium, l'ensemble des filiales de Cartier redevient une entité unique et, en 1973, est créé le concept "Les Must de Cartier". Cette véritable révolution dans l’industrie du luxe participera de la renaissance de la maison Cartier et son redéploiement à l’international en modernisant et (dans une certaine mesure) démocratisant l’accès aux produits de la marque.
La même année, l'entreprise décide de racheter certaines de ses pièces les plus rares et emblématiques afin d'établir sa propre collection et de rééditer de nombreux modèles historiques. Cet engagement de Cartier dans la préservation et la transmission de son patrimoine est pionnier dans le monde du luxe et permet à la marque de prêter régulièrement des pièces de sa Collection pour de grandes rétrospectives dans les plus prestigieux musées du monde [8].
En 1984 est créée la Fondation Cartier pour l’Art Contemporain et en 1989 a lieu au Petit Palais la 1ère grande exposition rétrospective de la marque : "L’Art de Cartier".
Dans le courant des années 1990, Cartier renforce sa branche horlogère en ouvrant en 1992 une nouvelle manufacture à Villeret (Jura Suisse) avant d’intégrer en 1999 le groupe suisse Richemont qui conduit au regroupement des talents et du savoir-faire des horlogers à La Chaux-de-Fonds. Mêlant l’élégance à la française à la haute précision suisse, Cartier perdure ainsi l’esprit audacieux, pragmatique et avant-gardiste de ses fondateurs.
En 2001, à New York, l'intersection de la 5th Avenue et de la 52nd Street est officiellement baptisée "Place de Cartier", une autre consécration pour la maison qui incarne une certaine idée du luxe, sans oublier l’éthique puisque Cartier adopte en 2003 le Processus de Kimberley afin de participer à la lutte contre le commerce de diamants issus de zones de conflit.
Fleurons d’un savoir-faire séculaire et d’une virtuosité polymorphe, les pièces signées Cartier participent encore aujourd’hui des trésors de la joaillerie et de l’horlogerie française. Sobres ou baroques, géométriques ou exotiques, graphiques ou animaliers, classiques ou Art Déco, les créations de Cartier sont une incarnation de virtuosité et savoir-faire qui sublime la personnalité et l’aura de leurs propriétaires.
FD
[1] formule attribuée au Roi Édouard VII lors de la réception en 1902 de sa commande de 27 diadèmes réalisés par la maison Cartier de Londres
[2] empire anglais de la couture, on doit notamment à la famille Worth l’idée des collections saisonnières et des défilés.
[3] retour au Versailles du XVIIIe et aux motifs naturels stylisés de pampres, fleurs, roses et feuilles d’acanthes.
[4] après Patek Philippe et Girard-Perregaux.
[5] un type de fermeture à la fois élégante et pratique puisque si elle s'ouvre par accident la montre se maintient autour du poignet sans tomber.
[6] à l’occasion de l’Exposition Française au Caire de mars 1929 selon Franco Cologni et Ettore Mocchetti in L’Objet Cartier – 150 ans de traditions et d’innovation, La Bibliothèque des Arts, Paris, 1992, page 133.
[7] d’autant plus que c’est dans les bureaux de Cartier Londres que s’est réfugié le Général de Gaulle dès juin 1940.
[8] comme en 1997 pour l’exposition rétrospective du 150e anniversaire de la maison au British Museum de Londres et au Metropolitan Museum of Art de New York.