Alors qu’une sélection de flacons historiques de Château d’Yquem sera présentée aux enchères le 10 juin à Paris, il semble essentiel de revenir sur l’histoire fondatrice de la famille qui a fait de ce cru une légende. Au XVIIIe siècle, les Lur-Saluces imposent une vision du vin fondée sur la noblesse, l’excellence et la transmission — une philosophie encore vivante dans chaque millésime.
Une noblesse entre terre et cour
La famille de Lur-Saluces est l’un des piliers de la vieille noblesse gasconne. Dès le XVe siècle, elle possède des terres dans l’actuelle Gironde, et dès 1586, son nom s’enrichit d’un héritage prestigieux par le mariage de Jean de Lur avec Charlotte de Saluces, issue d’une illustre maison piémontaise. Au XVIIIe siècle, les Lur-Saluces incarnent un équilibre rare entre enracinement provincial et proximité du pouvoir royal. Ils sont admis aux honneurs de la cour en 1760, et Louis-Amédée de Lur-Saluces, né en 1761, sera filleul du roi Louis XV — un signe de distinction rarissime.
1785 : l’union avec Yquem
Le destin du Château d’Yquem bascule en 1785, lorsque Louis-Amédée épouse Françoise-Joséphine de Sauvage d’Yquem, dernière héritière du domaine. À travers cette union, les Lur-Saluces apportent leur nom, leur rang, leur réseau. Très vite, le couple œuvre à donner à Yquem une reconnaissance à la hauteur de son potentiel. Grâce à leurs relations à la cour, ils parviennent à faire servir leur vin à Versailles. Leurs efforts trouvent un écho jusqu’en Amérique : en 1787, Thomas Jefferson, alors ambassadeur en France, découvre Yquem, en commande 250 bouteilles et vante ses qualités auprès du président George Washington.
Françoise-Joséphine, fondatrice du style Yquem
Veuve à 20 ans, Françoise-Joséphine de Lur-Saluces reprend seule la direction du domaine à la veille de la Révolution. Avec détermination, elle impose une gestion rigoureuse et visionnaire : sélection draconienne des raisins, perfectionnement des méthodes de vinification, innovation dans l’élevage. Pendant la Terreur, elle est emprisonnée à deux reprises. Pour protéger sa vie et son domaine, elle négocie habilement, allant jusqu’à offrir son vin aux autorités révolutionnaires. Ce geste sauve Yquem de la confiscation. Dès lors, elle est surnommée « la Dame d’Yquem », figure fondatrice et tutélaire du cru.
Un art de vivre transmis par le vin
Sous l’impulsion des Lur-Saluces, Yquem devient plus qu’un domaine : un symbole d’un art de vivre nobiliaire, où la culture du vin s’inscrit dans une logique de responsabilité, de patience et de perfection. C’est dans cet esprit que l’expert Aymeric de Clouet évoque aujourd’hui la portée
historique de cette lignée :
“ A la recherche du temps perdu pourrait être le titre donné à cette collection exceptionnelle. Souvent qualifié d’or liquide, ce château était avant tout incarné par la famille de Lur-Saluces. Éminente famille de Bordeaux, fidèle à ses valeurs, les Lur-Saluces ont donné une identité quasi religieuse à leur vin qui a fasciné des générations – et des continents. Frédéric Dard disait de lui qu’il était « de la lumière bue » et « poussait nos sens jusqu’à l’indicible ».
Yquem est unique, depuis des siècles. Trois siècles de leur nectar sont aujourd’hui présentés. Les millésimes du XVIIIe siècle ont été analysés par le laboratoire universitaire de Gradignan pour authentification.”
Une vision durable de l’excellence
Cette exigence s’est perpétuée. Au XIXe siècle, Romain-Bertrand de Lur-Saluces fait entrer Yquem dans l’histoire du classement de 1855, en tant que seul Premier cru supérieur. Au XXe, Alexandre de Lur-Saluces en sera l’ultime héritier, dirigeant le domaine jusqu’en 2004 avec la même rigueur. Aujourd’hui encore, la signature des Lur-Saluces se retrouve dans chaque flacon : sélection extrême, faible rendement, millésimes non commercialisés lorsque la qualité n’est pas jugée suffisante. Une fidélité aux principes établis dès la fin de l’Ancien Régime — et à une certaine
idée de la grandeur française.
Une signature familiale dans chaque flacon
Chaque bouteille d’Yquem est l’héritière de cette histoire. En remontant à la fin du XVIIIe siècle, les flacons les plus anciens proposés à la vente du 10 juin sont bien plus que de rares millésimes : ils sont les témoins directs d’une vision, d’un nom et d’un savoir-faire transmis depuis plus de deux siècles.