"Lorsque Sénèque assurait que le style des hommes ressemble à leur vie, il ne pensait certainement pas à ce que les artistes décorateurs nomment un style. Pourtant voilà bien un cas où cette pensée devient indiscutable." [1]
Fils de fonctionnaire, Jean Royère naît à Paris en 1902 et étudie le droit avant d’embrasser la carrière de décorateur à l’âge de 29 ans. Il s’immerge alors dans le Faubourg Saint-Antoine pour y apprendre les tenants et aboutissants de sa future activité : logistique, prix de revient, modalité de fabrication (…) Après de premiers meubles réalisés pour son oncle (et où survivent quelques références à Ruhlmann), sa carrière débute réellement en 1933, lorsqu’il aménage le café-restaurant Le Carlton, avenue des Champs-Elysées à Paris. Son mobilier en tubes de métal bakélite et rotin attire l’attention du fabricant Pierre Gouffé, qui décide de l’embaucher, permettant au jeune designer d’exposer régulièrement ses créations dans la plupart des Salons parisiens.
Récompensé d’une médaille de bronze au Salon d’Automne de 1934, Royère s’y fait remarquer pour son mobilier de salon en tubes et lattes de métal chromé qu’il oppose à un tapis de fourrure blanche tandis que l’éclairage de l’ensemble provient de sous une table basse. Continuant à exposer régulièrement, le designer termine de s’imposer parmi les plus créatifs et originaux de son temps à l’Exposition Internationale des Arts et Techniques de 1937 où la critique enthousiaste le rattache aux décorateurs fonctionnalistes de fin 1920-début 1930.
Puis, au 29e Salon des Artistes Décorateurs de 1939, le designer fait encore sensation avec un boudoir inspiré par la nature, où figure notamment un fauteuil dont les grandes "oreilles" lui valent d’être baptisé "Éléphanteau", et qui séduit par son capitonnage et sa forme à la rondeur enveloppante et confortable. D’autres modèles présentés sur ce stand, comme son lampadaire "Champignon" en métal perforé et laqué orange ou sa table en travertin avec pieds sphères en bronze doré, participeront après-guerre de ses designs les plus recherchés.
Si une partie de la critique fustige alors "un intérieur pour les Martiens de mauvais goût" [2], Royère fait pour d’autres figure de pionnier pour ses pièces dont les couleurs, les motifs et les formes sont toujours inattendus. Libres de toutes références culturelles, les créations du designer s’imposent en effet en un style personnel, où l’humour s’allie à une élégance sophistiquée faite de lignes audacieuses, d’ornements poétiques et de choix originaux de matériaux entre métal laqué de couleurs vives, fleurs d’herbier ou encore tissu éponge.
Mobilisé dès le début la 2nde Guerre Mondiale, Royère retourne à la vie civile et reprend ses activités de décorateur après la débâcle de 1940, tout en rejoignant un réseau de la Résistance. En 1943, il quitte Pierre Gouffé et se met à son propre compte, ouvrant son agence et sa galerie parisienne depuis lesquelles ses créations s’épanouiront après-guerre. La même année, Royère présente au Salon d’Automne son premier meuble à décor de marqueterie de paille : un bahut orné d’étoiles. Désormais indépendant, le décorateur fonde des agences en Égypte (1946) et au Liban (1947), et devient rapidement le décorateur de la noblesse locale, chacun de ses aménagements contribuants à assoir un peu plus un succès dorénavant international. Parmi ces chantiers, on peut citer la décoration de la réception du Consulat de France à Alexandrie (concrétisé en un ensemble luxueux et sobre tout en sycomore et en bronze), celle d’un salon orné d’une fresque de Jean Cocteau pour le Centre Culturel du Caire ou l’aménagement du Palais du prince Fayçal en Arabie Saoudite (1952) et de l’Hôtel du Capitole, à Beyrouth (1953).
Le Moyen-Orient se révélant trop instable pour des investissements pérennes, Royère décide de changer de continent en 1955 pour ouvrir Le Magasin de Paris à Lima et la galerie Esquisse à São Paulo, en 1957.
Au gré de ses aménagements, Royère imagine des séries de design iconique comme son motif "Tour Eiffel" alternant croisillons de fer forgé patiné et billes de laiton (1947) ou ses luminaires "Liane" (1959) en tubes métalliques, qu’il fait onduler en autant de formes naturalistes dont la fantaisie transcende la fonction. Citons également le fauteuil "Boule" (dit "Ours Polaire") (1947), à la fois emblématique du style du designer et de l’évolution des modes de vie et de consommation dans les Années 50 où la fonctionnalité doit désormais s’accompagner de confort et de frivolité douce. Avec son bâti entièrement gommé par l’épais capitonnage sous la douceur du velours, il y a quelque chose de régressif dans ce meuble douillet. Une tendance que l’on retrouvera également dans son fauteuil "Œuf" (1954) qui anticipe le "cocooning" des Années 1980 et son désir de vivre dans des espaces intimes chaleureux.
Après une décennie 1960 où ses aménagements affirment une vision sui generis de la décoration faite de couleurs saturées ou déclinées en délicats camaïeux, de formes organiques et de motifs originaux et d’une douce fantaisie, Jean Royère met fin à sa carrière en 1972. Il partage alors son temps entre la France et les États-Unis, où il s’installe définitivement en 1980. La même année, il donne une partie de ses archives et de son mobilier personnel [3] au Musée des Arts Décoratifs de Paris (MAD) et met en vente le reste à l’Hôtel Drouot (le 19 juin 1980).
Le designer s’éteint l’année suivante, en 1981, laissant derrière lui un héritage inimitable, dont la douce fantaisie ne sacrifia jamais le confort et la fonctionnalité. Iconoclaste et libre, Royère reste un théoricien unique du design et de la manière de concevoir la décoration :
"n’être rattaché à aucune école, n’adopter aucune théorie, n’être jamais tributaire d’aucun parti pris préalable." [4]
[1] Lucien Farnoux-Reynaud dans son article dédié à l’artiste in Mobilier et décoration : revue française des arts décoratifs appliqués, 1937, page 139.
[2] Jean Royère : décorateur à Paris, Musée des Arts Décoratifs, Norma éditions, 2000, page 159.
[3] dont un canapé "Boule" (dit "Banane" ou "Ours polaire") (Inv. 48339) et un bahut en marqueterie de paille (Inv. 48338)
[4] Mots de l’artiste cité in Pascal Renous, Jean Royère – Portraits de décorateurs, éditions Vial, Paris, 1969, page 102.