Appui-tête Luba-Shankadi
République Démocratique du Congo

Lot 40
500 000 - 800 000 €
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Résultat: 2 295 078 €

Appui-tête Luba-Shankadi
République Démocratique du Congo

APPUI-TÊTE LUBA-SHANKADI
LUBA-SHANKADI HEADREST
RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE DU CONGO
Bois
Hauteur: 17,5 cm.
Largeur: 17,2 cm.

$ 570,000-910,000

PROVENANCE
Charles Ratton, Paris, France (#549)
Collection Madeleine Meunier, Paris, France, avant 1964

PUBLICATION
Bassani E., Il maestro della capigliagtura a cascata, Critica d'Arte, 1976, p. 84, #18.
Martinez-Jacquet E., Ode au grand art africain.
Les statues meurent aussi, Paris, 2010, #96, pp. 83, 155.

Un appui-tête du Maître de la coiffure en cascade
Par Bruno Claessens

L'art africain est considéré comme anonyme. Il est très rare de pouvoir attribuer une oeuvre à un artiste identifié. Néanmoins en Afrique
Centrale un petit nombre de sculpteurs est sorti de cet anonymat en développant un style individuel identifiable par des traits formels spécifiques. Parmi eux, l'artiste de cet appui-tête est considéré comme un des plus importants artistes africains de l'époque précoloniale, bien que son nom ne soit pas connu. Charles Ratton, qui posséda plusieurs appuitêtes de cet artiste, avait sans doute conscience du caractère exceptionnel de sa production artistique. Bien qu'il ait vendu deux exemplaires pendant sa carrière (un avec une caryatide simple tenant une pipe, l'autre avec un personnage chevauchant un animal à corne), il avait conservé ce petit tour de force jusqu'à son divorce avec Madeleine Meunier. Avec deux personnages assis face à face et une position unique des bras et des jambes, ce chef-d'oeuvre présente un dynamisme très rare dans l'art de l'Afrique Centrale.
En 1964, William Fagg et Margaret Plass, décrivirent l'appui-tête provenant de la collection Charles Ratton avec une seule caryatide et furent les premiers à identifier ce style très reconnaissable.
En l'absence de sa vraie identité, ils désignèrent cet artiste Luba-Shankadi comme le «Maître de la coiffure en cascade», fondé sur l'aspect morphologique le plus important de ce style: la coiffure à doubles chignons agencés en cascade ornant ces personnages.
Cette «coiffure en cascade» (mikanda) était observée chez les Luba-Shankadi à la fin du XIXe siècle et ce jusqu'à la fin des années 1920 (fig. 1). Cette coiffure élaborée, portée par des femmes de position sociale élevée, était un emblème de rang ainsi qu'un attribut de beauté. Il fallait près de cinquante heures pour la réaliser, et grâce à l'utilisation d'un appui-tête pendant le sommeil, elle pouvait rester intacte durant deux à trois mois. Pour les Luba, la coiffure était d'une importance primordiale: elle était un signe de civilisation, une marque d'identité, et une mesure visible de la position sociale et de l'estime de soi d'un individu. Les figures soutenant le coussin sont donc sculptées avec la même coiffure que celle portée par sa propriétaire.
Grâce aux recherches d'Ezio Bassani, on peut situer l'origine géographique de ce style avec précision.
Le Museo di Antropologia e Etnografia de Florence détenait depuis 1902 un appui-tête de ce sculpteur collecté en 1901 dans le village de Kinkondja au bord du lac Kisale, par Ernesto Brissoni, un italien membre de la Force Publique dans la colonie belge du Congo.
Situé sur le versant occidental de la dépression de l'Upemba, près du lac Kisale, le petit royaume Luba-Shankadi de Kinkondja a toujours noué des relations privilégiées avec la cour de Kabongo.
Un peu plus de dix ans après l'identification par Fagg et Plass du «Maître de la coiffure en cascade», une étude stylistique des oeuvres qui lui ont été attribuées réalisée par Ezio Bassani a permis de distinguer le travail d'au moins deux artistes distincts ayant exercé entre le milieu du XIXe siècle et le premier tiers du XXe siècle (Bassani, 1976). Deux appui-têtes peuvent être attribués au ‘Maître A': l'un provenant de la collection Kjersmeier aujourd'hui conservé au Musée National de Copenhagen, l'autre provenant des anciennes collections Baron Lambert et Hubert Goldet, à présent au Musée de quai Branly - Jacques Chirac et actuellement exposé au Pavillon des Sessions du Louvre. Les deux ont une caractéristique distinctive: les yeux sont globuleux et mi-clos tandis que ceux des autres appuis-tête connus sont fendus au centre. Une autre différence importante réside dans la largeur de la coiffure qui se développe plus en cascade pour les appui-têtes du ‘Maître B'. Deux autres caractéristiques uniques du style du ‘Maître A' sont la présence de scarifications dans le bas du dos et à l'abdomen ainsi que la représentation de deux coiffures différentes: on aperçoit un personnage coiffé du double chignon en cascade Shankadi face à un autre ayant une coiffure cruciforme ajourée Hemba (kaposhi) - une dualité faisant peut- être référence à l'étroite relation entre le pays Luba et la diaspora Hemba, leurs voisins occidentaux.
L'auteur de notre oeuvre, le ‘Maître B', fut le sculpteur le plus prolifique dans ce style classique Luba-Shankadi; trois autres appui-têtes à deux caryatides lui sont attribuables: un conservé au British Museum à Londres (fig. 2), collecté par Emil Torday en 1907 et décoré de colliers de perles, et deux autres vendus aux enchères (Sotheby's, Londres 3 juillet 1989, lot 160 - collecté avant 1930, et Sotheby's, Paris, 6 juin 2005, lot 31 - collecté entre 1936 et 1940 et provenant de l'ancienne collection Studer-Koch).
Un appui-tête (avec deux figures avec une pipe) d'un troisième artiste (moins talentueux) se trouve au Musée du Monde de Rotterdam. Enfin, le Musée Royal de l'Afrique centrale possède un exemple d'un quatrième maître (1909-04-18) qui fut collecté par Michaux entre 1890 et 1897 et qui est presque identique à un autre de la collection Malcolm aux Etats-Unis (cf. LaGamma, A., 2004: p. 32).
La coiffure en cascade ici est beaucoup plus compacte, la patine plus claire et la facture moins raffinée.
La majorité (douze exemples) des appui-têtes du «Maître B» ont une caryatide simple; sept se trouvent dans des musées:
- Collection The Metropolitan Museum of Art, New York, NY., USA (1981.399).
- Collection The Metropolitan Museum of Art, New York, NY., USA (1978.412.530).
Ancienne collection Clark & Frances Stillman.
- Collection Ethnologisches Museum (SMPK), Berlin (III.C.19987). Collecté par Leo Frobenius en 1904.
- Collection Museo Nazionale di Antropologia e di Etnologia, Firenze (8312). Collecté par E. Brissoni en 1901.
- Collection Musée Royal de l'Afrique Centrale, Tervuren (RG.54.77.5).
- Collection The British Museum, Londres (5.20.2).
- Collection National Museum of Monuments of Rhodesia, Bulawayo (collecté en 1910) (Bassani E., 1978: p. 82, fig. 13-14).
Cinq autres se trouvent dans des collections privées:
- Collection privée (ancienne collection Charles Ratton).
La première oeuvre historiquement attribuée au «Maître de la coiffure en cascade». Publié dans: Fagg W. and Plass M., 1964: p. 88.
- Collection Udo & Wally Horstmann (Neyt F., 1993: p. 174, #69).
- Collection privée. Vendu chez Christie's, Paris, 19 juin 2014, lot 58 (ancienne collection Rudolf et Leonore Blum).
- Collection privée. Vendu chez Sotheby's, Paris, 5 décembre 2006, lot 208.
- Collection privée. Ancienne collection Charles Ratton (Neyt F., 1993: p. 186).

Toutes les caractéristiques formelles classiques de ce style sont présentes dans cet exemple, avec avant tout la coiffure à double chignons agencés en cascade. Composé de deux personnages assis l'un en face de l'autre, chacun avec la jambe gauche déployée, le pied posé sur le genou du personnage opposé et la jambe droite repliée vers l'arrière, le pied est posé sur le côté interne.
Les bras allongés étreignent l'autre. Le visage a des traits délicatement sculptés: une petite bouche fendue avec de petites lèvres en saillie placée à l'extrémité du menton, un nez pointu et des yeux fendus en amande. De profil, le volume proéminent de la tête avec son front large et lisse, certainement rasé, s'équilibre avec l'imposante masse des cheveux, projetée vers l'arrière. Le buste est étroit et cylindrique mais la pose est très dynamique, les membres étirés donnant du rythme à la pièce. L'appuitête, sur une base rectangulaire élevée, est orné d'une bande de triangles incisés et surmonté par le coussin légèrement incurvé. Le tout est recouvert par une très belle patine brune lisse.
La première fonction d'un appui-tête était de préserver la bonne tenue d'une coiffure complexe en dormant. Ils étaient en outre appréciables et confortables dans ce climat tropical. Alors que les gens du peuple utilisent des appui-têtes d'une facture simple, les membres de la classe dirigeante disposent du privilège d'utiliser des appui-têtes figuratifs prestigieux. Le plateau dans ce cas est soutenu par une figure humaine assise ou accroupie se tenant sur une base circulaire lorsque le personnage est seul, ou rectangulaire lorsque deux figures se font face. Les «Maîtres de coiffure en cascade» étaient sans doute très demandés par la haute société Luba-
Shankadi. Des appui-têtes taillés et construits avec tant de soin étaient réservés à la noblesse. La représentation de deux personnages enlacés a certainement eu une valeur symbolique investie d'une dimension spirituelle sur laquelle nous pouvons seulement spéculer. François Neyt a suggéré qu'une figurine était placée à chaque extrémité de ce «support de rêve» pour veiller sur celui qui se repose et le protéger durant les heures mystérieuses de la nuit (Neyt F., 1993: p. 183). Leur iconographie peut aussi illustrer la politique matrimoniale de leurs propriétaires (Neyt F., 1993: p. 184). Par ailleurs, le rite de poser la jambe sur le genou de l'autre «se présente comme un signe d'allégeance et d'alliance» (Neyt F., 1993: p. 192).
Le sculpteur qui a créé cet appui-tête était un artiste hors pair; son sens du volume et de l'espace vide lui a permis de créer une composition brillante avec une symétrie subtilement balancée. La virtuosité de son travail a toujours été très appréciée, à la fois par ses nobles utilisateurs originels mais également par les propriétaires occidentaux comme Charles Ratton qui ont bien compris qu'il s'agissait de beaucoup plus qu'un simple ustensile. Après avoir passé plus de cinquante ans dans le trésor de Madeleine Meunier, cet objet de prestige peut maintenant être le support des rêves de nouveaux amateurs.
English translation at the end of the catalogue

BIBLIOGRAPHIE
Fagg W. and Plass M., African Sculpture, London, 1964
De Maret P., Dery M., Murdoch C., «The Luba Shankadi Style», in African Arts, 1973, Vol. 7, No. 1, pp. 8- Bassani E., «Il maestro delle capigliagtura a cascata», Critica d'Arte, 1976, pp. 75-87
Neyt F., Luba - aux sources du Zaire, Paris, 1993
LaGamma, A., Echoing Images: Couples in African sculpture, New York, The Metropolitan Museum of Art, 2004
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