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La modernité, d’après Raoul Dufy

 

Raoul Dufy, Projet pour la Fée Électricité, gouache sur papier avec mise au carreau, 49 x 64 cm à la vue, 1937.

en Vente le 7 Novembre chez Millon

 

En 1937, Paris accueille l’Exposition internationale des arts et techniques appliqués à la vie moderne. Il s’agit de la plus grande manifestation publique de la modernité industrielle de la première moitié du XXe siècle. En effet, au moment où se produit une réelle « effervescence technologique » dans le monde, cette exposition est un écrin privilégié pour les différentes nations qui y participent d’illustrer ce que représente des notions clés, telles que la modernité, le progrès ou, de manière plus nuancée, l’innovation technique et technologique.

 

Exposition internationale de 1937 à Paris : vue sur la Tour Eiffel avec à gauche le Pavillon allemand et en face le Pavillon soviétique © Ville de Paris / BHdV.

 

À Paris, cet élan de modernité se manifeste dans le déploiement d’un réseau électrique. Dès l’Exposition universelle de 1889, sous la pression de l’opinion publique, le Conseil municipal de la ville de Paris décide de la création d’un réseau de distribution d’électricité. Ce réseau est alors confié à six sociétés sous forme de concessions et divisé en huit secteurs électriques entre Paris et sa banlieue. De 1907 à 1913, afin d’optimiser les coûts de production et de transport d’électricité, les concessions sont réunifiées et confiées à « l’Union des Secteurs ». Le 1er janvier 1914, selon cette même quête d’efficacité, est créée une seule et unique société : la Compagnie parisienne de distribution d’électricité (CPDE). Cette dernière prend alors la suite des six concessionnaires et jouit du monopole de l’éclairage public à Paris. À partir de 1930, afin de faire face au besoin accrue en énergie électrique, la CPDE se consacre exclusivement au transport de l’électricité. Pour ce faire, la compagnie développe des interconnexions entre les usines de production et les sous-stations chargées de transformer et de rendre conforme le réseau électrique. Ainsi, cette réorganisation permet d’étendre l’accès à l’électricité. Comme le montre la retranscription d’un entretien avec Sophie Krebs, conservateur général au Musée d’Art moderne de Paris :

« Entre 1918 et 1938, la couverture électrique en France a bondi de 77% : […] près de 90% des communes françaises sont raccordées au réseau. Toutefois, ce raccordement ne touche pas tous les foyers à titre individuel : il faudra attendre la fin des années 1950 pour cela. »

En prévision de l’Exposition internationale de 1937, le 07 juillet 1936, la Compagnie parisienne de distribution d’électricité commande à Raoul Dufy un décor monumental pour le mur du hall du Palais de la Lumière et de l’Électricité. À cette époque, le nom de l’artiste est déjà très connu du public et raisonne tout particulièrement dans le cercle du fauvisme. En raison de son style décoratif et onirique, des entreprises font appel à ses talents afin de créer des décors uniques. Ainsi, lorsque la CPDE sollicite Dufy pour le Palais de la Lumière et de l’Électricité, ce dernier a déjà une grande expérience de la commande. Ce palais, édifié par Robert Mallet-Stevens sur le Champ-de-Mars, présente une architecture avant-gardiste, s’affirmant « comme le modèle le plus visionnaire » de cet événement, selon Barbara Basting actuellement à la tête du secteur Arts plastiques du département Culture de la ville de Zurich. En effet, d’après cette dernière :

« Le contraste avec les constructions pompeuses et triomphantes de l’Allemagne et de l’Union soviétique qui dominaient le Champ de Mars rehaussait encore l’élégance et la rigueur du projet de Robert Mallet-Stevens […]. Non qu’il ait été exempt de superlatifs : sa tour supportait la lanterne du tout nouveau phare d’Ouessant, qui était alors le plus puissant du monde. Sur l’esplanade, un arc lumineux d’où jaillissaient des étincelles renforçait sa dimension spectaculaire. Nul ne pouvait se méprendre sur le message de cette orgie de lumières : voici l’avenir, et pour cet avenir, il faudra de l’électricité. ».

 

 

Palais de la Lumière et de l’Électricité avec la lanterne du phare d’Ouessant © OpenEditions Journals.

 

À l’image de ce Palais de la Lumière et de l’Électricité, l’œuvre commandée auprès de Raoul Dufy par le directeur de la CPDE, Charles Malégarie, s’inscrit dans une politique de mécénat active et se veut être au service du progrès scientifique. Il s’agit d’une retranscription de la modernité française et de toute l’inventivité du génie humain. Si l’objectif du projet de Dufy revêt une portée scientifique, celui-ci est également sociétal puisqu’il rejoint les attentes du Front Populaire, à la tête du gouvernement entre mai 1936 et avril 1938. Comme le précise Sophie Krebs, l’artiste « met en lumière la distribution de l’électricité pour tous, au niveau national ». Il s’agit donc, tel que le définit Barbara Basting, d’une œuvre illustrative de « l’art idéologique », « de la peinture publicitaire ou de commande ».

Cette œuvre, intitulée La Fée Électricité, s’étend tel un panorama sur 600m² et a nécessité la « commande de 250 panneaux en contreplaqué indéformable, montés sur du bois, mesurant 2 mètres de haut sur 1,20 mètre de large ». Il s’agit donc d’une œuvre impressionnante par ses dimensions, mais également par l’ingéniosité de sa conception et par la quantité de documentation qu’elle a demandé. Afin de mener à bien ce projet, Raoul Dufy entreprend un large travail documentaire en s’inspirant du De Natura Rerum de Lucrèce, en consultant des spécialistes de l’histoire des techniques, des biographies de grands inventeurs, des photographies de travailleurs prises par François Kollar et en visitant des centrales électriques comme celle d’Issy-les-Moulineaux. Le temps imparti pour réaliser cette œuvre monumentale pousse également à l’inventivité. Ainsi, Dufy demande à Jacques Maroger, directeur du service de conservation du Louvre, de lui mettre au point un médium adapté, rendant en outre la matière picturale transparente et rapide à sécher. Le but est alors de réaliser des « dessins reportés au calque pour trouver la disposition des groupes de personnages, ensuite projetés grandeur-nature sur les panneaux à l’aide de lanternes ». La composition générale du décor conçue par l’artiste se divise en deux registres principaux et se lit de droite à gauche. La première thématique, sur le niveau inférieur de l’œuvre, retrace l’histoire de l’électricité avec les portraits de 110 savants et inventeurs ayant contribué au développement de l’électricité, comme Newton, Volta, Watt, Ampère, Hertz, Edison, Faraday, Siemens etc. Le deuxième thème, sur le niveau supérieur de l’œuvre, montre l’évolution des paysages depuis l’Antiquité avec les temps pastoraux jusqu’à nos jours avec l’avènement de l’électricité et de ses applications. La composition de ce décor est emprunte d’onirisme et d’oppositions, tel que le groupe central des dieux de l’Olympe qui côtoie les machines modernes. La palette chromatique est une alternance d’aplats de couleurs rouges, bleus, jaunes et verts indépendamment d’un dessin très souple et dynamique.

Afin de créer ce décor pour le hall du Palais de la Lumière et de l’Électricité, Raoul Dufy a réalisé une série de projets de plus petits formats, comme Projet pour la Fée Électricité. Si cette dernière n’est pas intégralement reprise dans le décor définitif effectué par l’artiste, elle présente plusieurs éléments visibles sur la partie droite du décor final, illustrant une époque pastorale, avec un style onirique identique. Nous retrouvons des personnages représentés dans un paysage rural, fait de champs cultivés, de forêts boisées, de collines et de cours d’eau. Nous pouvons remarquer des véhicules et outils agricoles, ainsi que des éléments architecturaux. Le ciel, orageux et menaçant laisse place progressivement aux rayons d’un soleil brillant, central, illuminant les premiers Hommes comme l’électricité apportée par la modernité éclaire notre quotidien. Comme le décor final de l’exposition internationale, ce Projet pour la Fée Électricité se veut être une « ode au progrès technologique ». Selon Barbara Basting :

« L’ambition était de dérouler devant les visiteurs toute l’histoire de l’électricité depuis les débuts des sciences naturelles dans l’Antiquité, c’est-à-dire de représenter toutes les étapes préliminaires, les petites avancées et les grandes inventions qui culminaient dans un présent intégralement électrifié. »

 

Partie gauche du décor du hall du Palais de la Lumière et de l’Électricité, représentant la société industrielle moderne. Musée d’Art Moderne de Paris © ADAGP.     

Partie droite du décor du hall du Palais de la Lumière et de l’Électricité, représentant l‘histoire du travail depuis l’agriculture. Musée d’Art Moderne de Paris © ADAGP.

 

Raoul Dufy a donc pensé son œuvre de manière diachronique. Celle-ci s’inscrit dans un temps défini, résultat de plusieurs siècles de recherches technologiques. Mais c’est aussi une œuvre qui renvoie à notre propre contemporanéité où la course aux nouvelles technologies est plus perceptible chaque jour encore. Ajoutons néanmoins que Projet pour la Fée Électricité, à l’image du décor final pour l’exposition internationale, ne tend pas vers une forme de pédagogie. Il s’agit d’une œuvre plaisante à contempler, à propos de laquelle nous pourrions citer les propos de Barbara Basting : « Dans sa naïveté démonstrative, cet immense décor a quelque chose de nonchalant, et dissimule peut-être aussi une pointe d’ironie ». C’est en raison de ces qualités plastiques, de cette parenté historique avec l’Exposition internationale de 1937, additionné d’un excellent état de conservation, que nous avons l’honneur de présenter au catalogue de notre prochaine vente prestigieuse d’art moderne du 07 décembre 2022.

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