La vente comptera notamment :
 

LA FAYETTE (Gilbert du MOTIER, marquis de). L.A., Malvern Hill [Virginie], 20 [le 19 a été corrigé en 20] juillet [1781], 2 pp. et 1 ligne sur papier in-8 plié avec indications d'expédition au verso ("Tillemann Mr Lafayette gazette Rochamb[eau] Chattelux [Chastellux ?*] envoy. Lafon(?)"):

"Voici une occasion rare de t'écrire, mon cher Charlus [1], et j'espère que tu profiteras du retour pour me donner des nouvelles, et entrer dans des détails ; depuis quelques jours nous sommes étonnés de n'avoir rien à faire : Tarleton [2] avoit été envoyé dans le comte d'Amélie[souligné] ; le nom seul de ma cousine suffisoit pour que je ne souffrisse pas cette insolence ; sur l'arrivée d'un détachement ou etoit son ami Morgan [3], le clel Tarleton est retourné à Portsmouth faisant 55 milles dans un jour ; un de ses officiers prisonniers vient d'arriver ici ; il confirme ma nouvelle que quelques troupes vont à New York ; il y a plusieurs jours que je l'ai envoïée par deux petits bâtimens à Rhode Island ; mais ceci me paroit certain, et on devroit conseiller à Mr de Baras [4]  d'intercepter ce renfort.

L'armée angloise est à Portsmouth ; la notre est située de manière à défendre autant que possible le païs, en conservant des positions saines et bien aërés ou nos moyens de subsistance arrivent aisement ; au lieu de cela les ennemis sont dans les marais de Portsmouth ; il y a longtems que je n'ai reçu des nouvelles de Greene [5] ; il a levé le siege de 96 [6] ; je suis déterminé à le renforcer à mes propres depends [cf. 5]; je crois interessant pour la politique que la Caroline soit conquise et que nous puissions pousser les cris de l'offensive ; mandes moi, mon ami, toutes les critiques qu'on fait sur notre campagne ; toutes les sottises qu'on m'attribue ; toutes les bonnes choses qu'on eut fait à ma place &c. &c. &c. J'ai bien envie d'aller vous voir à New York ; adieu, je t'embrasse de tout mon cœur.

Je suis à 400 milles de Greene ; presque aussi loin de vous. Je ne reçois de lettres ni de vous ni de lui ; il y a telles choses que j'apprends seulement par lord Cornwallis [7] ; tu auras vu dans un papier de Maryland une lettre sous mon nom ; mais tu verras cette erreur corrigée dans la premiere gazette."

[1] Armand Charles Augustin de LA CROIX, duc de CASTRIES, comte de CHARLUS (1756-1842), colonel en second (commandant en second de Saintonge Infanterie) et aide de camp du lieutenant général et futur maréchal ROCHAMBEAU pendant la guerre d'indépendance américaine. Ami proche de La Fayette (comme le comte de Damas ou Chastellux). Ses états de service indiquent qu'il était susceptible au 5 décembre 1781 de la charge de "mestre de camp général de la cavalerie, six mois avant l'âge de vingt neuf ans pour sa conduite distinguée à York-Town". Son père le Maréchal de Castries n'était autre que le secrétaire d'Etat à la Marine ; il réorganisa la flotte et fit adopter par le Conseil une nouvelle stratégie maritime adaptée à la guerre d'indépendance avec des vaisseaux redéployés pour tenir compte de la mondialisation du conflit et des escadres confiées à de nouveaux chefs plus offensifs, comme de Grasse. Ces choix décisifs furent à la base de la victoire franco-américaine de 1781.

Envoyé par la France à la tête de 6000 hommes pour aider les troupes de Washington contre l'armée britannique, Rochambeau (Jean-Baptiste-Donatien de Vimeur de Rochambeau, 1725-1807) débarqua à Newport, Rhode Island le 10 juillet 1780. La flotte française bloquée par les Britanniques à Narragansett, Rochambeau attendit près d'une année l'envoi des renforts (avec les escadres de Suffren et de Grasse) avant de se lancer véritablement dans la campagne française en Amérique en juillet 1781.

[2] le lieutenant général puis général anglais Banastre TARLETON (1754-1833) surnommé Le Boucher

[3] le général américain Daniel Morgan (1736-1802) qui avait infligé en janvier de cette même année 1781 une défaite cuisante à Tarleton à la bataille de Cowpens en Caroline du Sud ; "son ami" est donc ici hautement ironique…

[4] Jacques-Melchior de BARRAS de Saint-Laurent (1720-1792], brillant officier de marine commandant l'escadre française à bord de La Concorde ; homme d'expérience, ses prudentes décisions évitèrent de nombreuses pertes humaines. Il vainquit ses premières réticences en se joignant à la flotte de De Grasse pour soutenir le siège de Yorktown en août 1781 et ainsi obtenir après la cruciale bataille de la baie de Chesapeake la reddition des troupes britanniques commandées par Cornwallis et la défaite de l'Angleterre sur le continent américain.

[5] Nathanael GREENE (1742-1786), brillant major-général de l'armée américaine, à la carrière fulgurante. Il avait été envoyé l'année précédente par Washington pour commander dans les difficiles Etats du Sud, en Caroline et en Virginie contre les troupes de Cornwallis et Tarleton. Washington lui adjoignit Lafayette en renfort au début de l'année 1781 en chargeant ce dernier de défendre la Virginie contre des ennemis quatre fois supérieurs en nombre. La tactique harmonieusement concertée entre les trois généraux et la grande motivation que Lafayette réussit à insuffler à ses troupes (en sacrifiant d'ailleurs entre autres une grande partie de sa fortune pour les maintenir) contribuèrent à l'essouflement de l'armée anglaise dans les Etats du Sud, bientôt contrainte de se concentrer sur le Nord-Est et ainsi aller à sa perte.

[6] la ville de Ninety-Six en Caroline du Sud : du 22 mai au 18 juin 1781, Greene, à la tête de 1000 hommes, assiégea la ville défendue par 550 loyalistes américains qui survécurent au siège. Greene se vit donc contraint d'abandonner la ville.

[7] Lord Charles CORNWALLIS (1738-1805), général britannique commandant des troupes britanniques lors du siège de Yorktown. Nommé major-général en 1775 puis lieutenant-général en 1777, il vainquit le général Horatio Gates à la bataille de Camden le 16 août 1780 mais fut vaincu à son tour par les troupes de Washington et Rochambeau (appuyées par la flotte française de l'amiral de Grasse) lors de la bataille de Yorktown (septembre – octobre 1781). C'est Charles O'Hara qui remit, en signe de reddition, l'épée du lieutenant-général Charles Cornwallis, qui s'était fait porté pâle...

[*] François Jean marquis de CHASTELLUX (1734-1788), proche de Lafayette (et son cousin éloigné par alliance) et ami de Washington, homme de lettres, ami de Voltaire et des Académiciens, prit part dès juillet 1780, à la guerre d'indépendance en tant que major général dans le corps expéditionnaire français commandé par Rochambeau ; officier de liaison "maréchal de camp" entre les Français et G. Washington, il fut le troisième officier français dans la bataille de Yorktown. Il en tira un récit publié en 1786 : "Voyages de M. le Marquis de Chastellux dans l'Amérique septentrionale, dans les années 1780, 1781 et 1782".


 

Les évènements mentionnés ou relatifs à cette lettre se situent à un moment-clé de la guerre d'indépendance américaine. Réformé de l'armée française en 1776 grâce au soutien du comte de Broglie, le jeune capitaine Lafayette (19 ans) devint par conviction major général auprès de George Washington, qu'il rejoignit en finançant le voyage sur ses deniers propres et contre l'avis du gouvernement et du roi de France qui n'avaient alors pas pris parti pour les 'Insurgents'. L'alliance entre la France et les tout jeunes Etats-Unis enfin signée en 1778, Lafayette rentra en France en 1779 pour y promouvoir la cause des Insurgés. Louis XVI envoya une escadre de sept vaisseaux de ligne pour agir sur les côtes, un corps de troupes qui devait être de 10 000 ou 12 000 hommes et une somme de six millions de livres. Rochambeau fut nommé commandant en chef du corps expéditionnaire, et le chevalier de Ternay à la tête de l'escadre. La campagne commença en mars 1781 par l'envoi de renforts aux États-Unis et se termina en octobre 1782 lorsque les Britanniques évacuèrent Charleston : les actions décisives de la fin de l'été et de l'automne 1781 menèrent en effet à la bataille de Yorktown et à la défaite de l'armée anglaise sur le continent américain. Après la bataille des Antilles et l'évacuation des dernières places fortes britanniques de Charleston et New York en 1782, la paix fut finalement actée le 3 septembre 1783 avec la signature du traité de Paris et du traité de Versailles.

Passionnante et rare lettre du héros français de la guerre d'indépendance américaine, fourmillant d'importants détails stratégiques à une période clé de la campagne des troupes françaises en Amérique ; la missive, adressée à l'un de ses proches amis, également impliqué dans les combats pour l'indépendance américaine aux côtés des plus illustres protagonistes (Rochambeau, De Grasse, Barras, etc.), n'en reste pas moins toute personnelle (avec quelques pointes d'humour) et touchante d'amitié et de sincérité, notamment lorsque Lafayette s'inquiète (avec une forme d'ironie) des réactions suscitées par ses actions et décisions.               


Estimation : 20 000 / 30 000 euros