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Bremond - Presse
Histoire littéraire du sentiment religieux : 200 € (250 € après le 31 ocobre 2006)
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L'ARCHE DE NOÉ du P. BREMOND par Michel CREPU
(© La Croix, jeudi 30 mars 2006)Un monde englouti, une Atlantide spirituelle remontant soudain des abysses. Cette monumentale nouvelle édition de l'Histoire littéraire du sentiment religieux du P. Bremond, on pouvait la croire oubliée à jamais, lue seulement par quelques fins connaisseurs, une confrérie quasi clandestine, les aficionados de l'Oratoire du P. Bérulle et de l'élévation mystique selon Olier. Et voici qu'elle reparaît, grâce à l'obstination d'un éditeur unique en son genre, Jérôme Millon, le dernier à se soucier de tels trésors, dans une splendide indifférence à l'air du temps.
Qui était Bremond, au fait ? Né en 1865, prêtre, jésuite, il fera paraître le premier volume de son Histoire en 1916, en pleine guerre mondiale. Entre-temps, il aura quitté la Compagnie de Jésus en 1904, menant par la suite la vie autonome d'un ecclésiastique hors du commun, érudit et mondain, élu à l'Académie française en 1923, s'éteignant le 17 août 1933 et laissant inachevée cette grande affaire que nous avons sous les yeux.
Un cas, ce Bremond : passionné de littérature, anglophile invétéré (on a de lui une biographie de Newman, une étude sur George Eliot), esprit religieux ami de la controverse, trouvant du plaisir à la compagnie de quelques grands sceptiques comme Sainte- Beuve qu'il connaît admirablement. Cet amoureux de la tradition, en même temps proche du « modernisme », n'aimait au fond rien tant que les paradoxes, tout ce qui irrigue et vitalise la pensée. C'est bien cette vitalité qui circule au travers de son Histoire, nous la rend encore si vivante aujourd'hui.
Quel en est le projet de fond ? Ramener à la clarté du jour ce que les historiens de la littérature n'ont que trop tendance à négliger, surtout en France : la part spirituelle, religieuse qui anime nombre de traités depuis la Renaissance jusqu'aux derniers feux du XVIIe siècle, après quoi commence une autre histoire. Or, cette « part » est capitale, elle contribue à façonner une sensibilité française. Sainte-Beuve, dans sa monumentale histoire de Port-Royal, nous en a apporté la preuve, de sorte que son histoire d'un courant spirituel est aussi bien littéraire que religieuse.
Mais Sainte-Beuve se cantonnait au seul cas de Port-Royal : le pari de Bremond est de faire voir l'ensemble du paysage, quitte à aller à la rencontre de disparus à jamais de la bibliothèque, tel ce brave P. Richeome qui ouvre son Histoire et dont on est bien content de faire la connaissance. Richeome, jésuite, a de la faconde, c'est un joyeux qui comprend qu'il ne sert à rien de s'énerver, peu amateur de grandes ascèses, en même temps fort pieux, fort attaché à la discipline. Au milieu de cette extraordinaire comédie humaine de la prière dont Bremond serait le Balzac, il symbolise à lui seul une vision défendue par Bremond : celle de ce qu'il appelle l'« humanisme dévot », faisant la part belle à toutes les facettes de l'expérience humaine, résolument hostile aux fausses radicalités. C'est l'esprit de François de Sales qui souffle ici, plutôt que celui de Monsieur de Saint-Cyran.
Mais ne déformons pas à notre tour un ensemble dont la richesse laisse pantois, où les géants (Bérulle, Vincent de Paul, Fénelon) font bon ménage avec les fantassins du second rang : un Clugny, un Noulleau, un Crasset, parmi tant d'autres. Bremond est trop fin pour se laisser prendre à un découpage trop artificiel. Et puis, cela ne lui déplaît pas de faire la leçon à certains sur leur propre terrain.
On se laisse prendre à cette résurrection, on hésite en même temps : tant de poussière accumulée, quelle peut en être la nouvelle vie ? Un héritier de Bremond, le regretté Michel de Certeau, avait lui aussi été à la recherche de cette spiritualité perdue en relisant le P. Surin, en scrutant ce qu'il y a d'étrangement moderne dans l'expérience religieuse du XVIIe siècle, taraudée par l'absence, la certitude d'une incertitude de fond, en quoi consiste peut-être le cur même de l'expérience mystique. Comparé à l'exigeant de Certeau, on s'agace parfois d'une certaine propension bremondienne à mignardiser, à faire son numéro d'équilibriste. Mais en même temps quelle passion, quel charme ! Rarement travail d'historien aura été aussi promeneur, primesautier, fureteur tout en restant profond et grave.
Il y a là, derrière l'uvre d'érudition, un plaidoyer pour une spiritualité acquise à la générosité, à l'amour du monde. Un amour chrétien, qui n'oublie pas l'ombre portée du péché originel mais heureux au fond de la felix culpa. C'est cela que Bremond a voulu faire voir et donner à lire, envers et contre tout. En cela, son odyssée n'aura pas été vaine.
HENRI BREMOND, HISTORIEN DU SENTIMENT RELIGIEUX, RESSUCITÉ par Patrick KECHICHIAN
(© Le Monde, vendredi 14 avril 2006)
Les éditions Jérôme Millon, fondées en 1985 et installées à Grenoble, fêtent leur vingt années d'existence avec quelques mois de retard mais en grande pompe. Pas de fêtes parisiennes, mais un livre, ce qui est, somme toute, assez logique pour une maison d'édition qui s'intéresse plus à la mystique, à la philosophie et à l'archéologie qu'à l'actualité littéraire. Mais pins qu'un livre, il s'agit en fait d'un monument, qui couronne logiquement un catalogue d'une exceptionnelle cohérence et richesse, notamment grâce à la grande collection « Atopia », dirigée par Claude-Louis Combet.
Le nom d'Henri Bremond (1865-1933), prêtre, jésuite (jusqu'en 1904), historien et académicien français (à partir de 1923), ne parle plus beaucoup à la mémoire.
Proche de l'Ecole d'Oxford et admirateur du cardinal Newman, compromis dans la crise du modernisme, notamment en raison de son amitié avec l'abbé Loisy (mis à l'index puis excommunié en 1908), Bremond est l'auteur d'une uvre abondante. Plus réformiste et prudent que Loisy, il ne s'exposa pas aux condamnations du Vatican et de la hiérarchie catholique. Ni philosophe ni théologien, sa grande affaire était l'expression littéraire du sentiment religieux - cette notion de « sentiment » étant regardée avec suspicion par les autorités théologiques... Dans les années 1920, il eut un débat avec Paul Valéry autour de la « poésie pure » et des rapports de la prière et de la poésie.
Mais le maître livre du Père Bremond, celui que réédite justement Jérôme Millon, c'est l'Histoire littéraire du sentiment religieux en France, depuis la fin des guerres de religion jusqu'à nos jours. Le projet était d'une ambition sans doute démesurée et Bremond ne put mener à bien que la première partie de son programme : de 1916 à 1933, parurent seulement onze volumes consacrés au XVIIe siècle...
Spécialiste de Bremond, Emile Goichot, universitaire à Strasbourg, avait préparé cette nouvelle édition, avant son décès brutal en 2003. Un volume, publié par les mêmes éditions Jérôme Millon et présenté par François Trémolières, rassemble d'ailleurs les études les plus importantes de Goichot sur Bremond (Henri Bremond, historien de la « faim de Dieu », 360 p., 26 ¤). François Trémolières (avec Jacques Le Brun, Sophie Houdard, Dominique Salin, Pierre-Antoine Fabre, puis Alain Cantillon Patrick Goujon et François Marxer) a donc mené à son terme cette entreprise. Cinq volumes entièrement recomposés, reliés et grand format (dont un d'index, tables, bibliographies et traduction des citations) sous emboîtage, près de 5 000 pages, des études thématiques sur l'uvre en guise de préface, les illustrations d'origine, des textes parallèles de Bremond en annexe : ainsi se présente ce qui est plus et mieux qu'une simple réédition (1). Malgré l'aide du Centre national du livre, l'entreprise est héroïque.
Surprenante liberté d'expression A la différence de Sainte?Beuve, qui avait fait l'histoire de Port-Royal au milieu du XIXe siècle, Bremond déplace le centre de gravité du siècle et démontre que le jansénisme n'occupe pas fatalement ce centre. Michel de Certeau voyait en Bremond une « authentique conscience historique », et François Trémolières, au cours d'un colloque récent sur le modernisme (Pontigny. 24-25 mars), a estimé que Bremond avait découvert dans le XVIIe siècle français « quelque chose de la modernité ».
De fait, lorsqu'on se plonge dans cette extraordinaire galerie de portraits d'époque (des grandes figures comme saint François de Sales, Fénelon, Bossuet ou le cardinal Pierre de Bérulle à la foule des personnalités plus cachées, comme Jean-Pierre Camus, sainte Jeanne de Chantal, les Pères de Condren et Ollier, Sur Jeanne des Anges, Jean-Joseph Surin ... ), lorsqu'on prend connaissance des péripéties, débats et querelles (sur le « pur amour » par exemple) qui ont marqué ce grand siècle de spiritualité, .on prend conscience que l'expérimente religieuse rejoint ou croise les questions et les intuitions de la psychologie.
Mais ]'uvre de Bremond est aussi, peut-être surtout titi hommage à la littérature - car les deux adjectifs du titre, « religieux » et « littéraire », ont nue importance égale. Bremond, non sans préciosité parfois, s'enchante et nous enchante de la surprenante liberté d'expression de ces mystiques qui savaient témoigner de leurs expériences avec une langue souvent admirable. Il y a, parmi eux, d'immenses écrivains,, parfaitement inconnus. r
LIREZ-VOUS BREMOND, LE SCRIBE SIAMOIS ? par Richard FIGUIER
(© La Quinzaine littéraire, n° 924, 1 au 15 juin 2006)
Presque un siècle après la parution du premier volume en 1916, il sera suivi de dix autres jusqu'en 1933, l'Histoire littéraire du sentiment religieux en France nous est donnée à relire. Les Éditions Jérôme Millon, qui semblent, avec la complicité de Claude- Louis Combet, accomplir à la lettre les souhaits exprimés par Bremond dans l'avant- propos de l'Introduction à la philosophie de la prière : « Rééditions ou traductions de textes mystiques, publication d'anciens inédits, biographies et monographies, études critiques sur diverses écoles de spiritualité ou sur la philosophie de la prière, que sais- je encore », devaient fatalement se charger de rééditer ce monument.
Un éditeur conscient de sa responsabilité ne peut republier une telle uvre à l'identique, il l'institue dans sa dimension de classique dont on doit situer la provenance, examiner l'élaboration et expliciter le destin ultérieur. Cette reconnaissance est magnifiquement signifiée par le soin apporté à cette republication : les XI tomes réunis en V volumes de grand format dont un de traduction des très nombreuses citations latines et d'autres langues, des inédits, le tout dans un coffret rappelant la borne sur le chemin. Belle façon de célébrer les vingt ans des Éditions Jérôme Millon. Émile Goichot, professeur de littérature à Strasbourg et auteur d'une thèse sur Bremond, était tout désigné pour diriger cette lourde tâche. Après sa disparition en 2003, l'éditeur a transmis le témoin à François Trémolières, spécialiste de Fénelon, qui a réuni autour de lui une équipe de très bons connaisseurs des auteurs analysés par Bremond et familiers de ses problématiques. Cette réédition, accompagnée d'études critiques très approfondies et rassemblant des inédits, restitue une uvre au plus près des intentions de son auteur, maintenant qu'elle se trouve libérée des enjeux de sa naissance et que sont tombées censures et autocensures. Évoquons notamment notre chance de pouvoir lire le texte intitulé « l'échelle mystique », qui devait servir à l'origine d'introduction générale et qui fut retiré pour raisons de prudence, tout en étant réutilisé dans un autre ouvrage.
Mais nous qui assistons au retrait de « la littérature », Barthes parlait « d'écrivance », qui sortons du religieux chrétien inventé précisément par les XVIe et XVIIe siècles, sans pour autant sortir du religieux, (re)lirons- nous l'Histoire littéraire du sentiment religieux ?
Au tournant du XIXe et du XXe siècle, alors que les sciences des religions ont conquis leurs légitimités, que la psychologie et l'anthropologie se sont depuis un certain temps déjà emparées de la mystique, un ex- jésuite, lié à Maurras (avec qui il rompra plus tard), Barrès et surtout Blondel, déjà connu pour des articles dans les Études et quelques livres, se met en tête d'être le Michelet, bien plus encore que le Sainte- Beuve ce rapprochement avec l'auteur de la Sorcière est suggéré par Jacques Le Brun, mais la citation de Bacon ouvrant l'Histoire littéraire qui parle de « ressusciter les morts » nous en persuade - , non du « peuple » contre une certaine sécheresse du travail historique mais de ce peuple catholique français priant. Bremond a l'ambition de percer « le secret religieux des âmes », de dévoiler la religion des Français (comme on éclaire la Religion de Voltaire) à travers la figure des mystiques mais aussi de la(les) dévotion(s) : « l'action intense des mystiques et leur influence, voilà des faits, qui d'une manière ou d'une autre, ont marqué dans le développement de notre civilisation », écrit- il dans « les notes préliminaires » à son uvre. L'« invasion mystique » et dévote a dû laisser des traces profondes. En homme moderne, mais ayant certainement vécu au XVIIe siècle dans une vie antérieure, comme le missionnaire de l'apologue d'ouverture de l'Histoire littéraire dont le souci pour les textes sacrés de Siam prouve qu'il devait être jadis un sage siamois, Bremond s'en fera le scribe, le cartographe.
De sorte que l'on peut reconnaître deux Bremond. L'historien de l'histoire qui sera qualifiée plus tard de « religieuse », si apprécié par Lucien Febvre, notamment pour les volumes IX et X consacrés à la Vie chrétienne sous l'Ancien Régime et à la Prière et les prières sous l'Ancien Régime, auxquels il rend encore un hommage appuyé dans son Rabelais, et le Bremond crypté, celui du grand projet de Philosophie de la prière, de la querelle sur la poésie pure, témoin d'un transfert capital de « la mystique » à la « littérature », dont l'expérience est, pour Blanchot par exemple, « une expérience totale ». Le même Maurice Blanchot pourra écrire dans le Livre à venir que, chez Proust, saint sacrifié de la nouvelle mystique, c'est « le tout autre qui écrit », sans majuscule mais symptomatiquement. Le XVIle siècle avait été l'acteur d'un déplacement du sacramentel au « spirituel », détachant la « vie intérieure » de ce qui va devenir « la pratique », du discours dogmatique au dialogue de l'âme avec Dieu inscrit au cur d'une existence qui tente dans une écriture « qui se refuse à "écrire" », dirait Blanchot de déchiffrer l'expérience d'une présence. Du travail du Très- Haut dans une âme, il ne pouvait être de « relation » que poétique, et d'écrire transforme à son tour l'âme, comme l'écrit T.S Eliot de John Donne : « une pensée était une expérience, elle modifiait sa sensibilité ». Dans l'enquête de Bremond, un glissement va s'opérer du mystique au poétique, de la religion à la littérature : «je prétends montrer qu'au point où nous en sommes la mystique religieuse dérive dans l'état de poésie pure que vous avez décrit », dit- il à Valéry, en plein débat sur la poésie pure qui avait eu la vertu d'interrompre la rédaction de l'Histoire littéraire.
C'est depuis cette dérive achevée que nous (re)lisons l'Histoire littéraire sans savoir encore à quelle terre exactement nous avons accosté. « Dira- t- on qu'il est assez inutile d'apprendre la langue et les murs d'un pays qui n'est pas le nôtre, qui ne le sera jamais ? Eh ! qu'en savons-nous ? » écrit Bremond dans l'avant- propos du tome VI. Sans être dupes de ceux dont on nous abreuve, victimes et otages de l'auto- illusion, nous voulons encore de ces textes qui traduisent nos abîmes et « l'entour », selon l'expression d'André du Bouchet, sans vouloir plus balancer entre anthropocentrisme (« on n'explique rien par l'homme » affirme Merleau- Ponty dans l'Éloge de la philosophie) et théocentrisme, ni, d'ailleurs, entre abandon et ascèse qui figurent parmi les grandes oppositions bremondiennes, C'est cela qui nous fascine tant dans ces pages mystiques que nous lisons depuis une absence, comme l'écrivait Michel de Certeau dont l'analyse de l'uvre de Bremond domine cette réédition. Sur notre route qui continue, nous pouvons (re)découvrir une borne, par la grâce des Éditions Jérôme Millon, débarrassée des ronces qui la rendaient illisible et recouvrant toute sa capacité d'orientation !
LE BREVIAIRE DE BREMOND par Jean-Yves GRENIER
© Libération - 15 juin 2006
Si l'on en juge par l'opération magistrale que viennent de réaliser les Editions Jérôme Millon, l'édition française en sciences humaines a encore de la ressource ! A l'heure où bien des éditeurs ne cherchent qu'à limiter les risques financiers en ne publiant que des valeurs sûres ou des essais portés par l'air du temps, voilà qu'une jeune maison grenobloise, créée en 1985, d'une taille plutôt modeste, réédite somptueusement ce grand classique de l'historiographie qu'est l'ouvrage d'Henri Bremond. Une uvre considérable de près de 5 000 pages, enrichie de contributions des meilleurs spécialistes de l'histoire littéraire et religieuse du XVIIe siècle, dont Jacques Le Brun et Pierre- Antoine Fabre. Henri Bremond est un historien atypique. Né en 1865 dans une famille de la bourgeoisie catholique, il entre chez les Jésuites dès l'âge de 17 ans où il suit le cycle de formation traditionnelle. Sa profonde vocation religieuse ne va pas sans des crises et des remises en question qui conduisent finalement à son expulsion de la Compagnie de Jésus, sans lui retirer cependant son statut de prêtre. Il est alors âgé de 39 ans. Peut- être en compensation d'un manque, il s'investit dans ce grand projet qui reste largement inachevé puisque seule la première moitié du XVIIe siècle est étudiée. Cela ne l'empêche pas de mener également une vie d'écrivain mondain, en partie motivée par le besoin d'argent, devenant un auteur connu du tout- Paris littéraire, de Cocteau à André Breton en passant par Paul Valéry. Ses sympathies et ses amitiés autant que son désir de secouer les études religieuses ont toujours été suspectes aux yeux de l'Eglise qui va jusqu'à inscrire l'un de ses livres au cataIogue de l'Index Le succès des premiers tomes de l'Histoire littéraire du sentiment religieux lui ouvre pourtant les portes de l'Académie française dès l923.
L'intuition centrale de l'abbé Bremond est que le discours religieux dans sa forme la plus rationnelle (et d'abord le discours théologique) est incapable d'accéder aux réalités ultimes de la foi. En revanche, entre l'expérience littéraire et poétique d'un côté, et l'extase mystique, les différences ne sont pas fondamentalement de nature mais de degré. D'où son intérêt pour le XVIIe siècle, ce « siècle des saints » qui a connu un foisonnement mystique d'une rare intensité. Bremond, sans doute anxieux dans sa foi, espère voir « cette lumière de l'autre vie » grâce à ces intercesseurs que sont les grands auteurs mystiques du XVIIe siècle. Projet religieux, bien sûr, mais pas seulement, car, pour lui, tous les mysticismes profanes et religieux constituent des expériences pour accéder à l'invisible. C'est pour cela quil a toujours montré un fort intérêt pour la « poésie pure», celle qui va au- delà du sens des mots pour accéder à une réalité insaisissable. C'est aussi pour cela qu'il souhaite que son Histoire littéraire du sentiment religieux soit lu par un public d'incroyants. C'est également, sans doute, pour cela que l'Eglise se méfie tant de lui, à la manière de celle du temps de Louis XIV sanctionnant Fénelon, coupable d'attirance pour la doctrine du pur amour qui l'opposait à la piété ordinaire, celle défendue par les autorités religieuses. L'histoire de l'abbé Bremond, personnage atypique, est finalement aussi vieille que l'Eglise.
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