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Pierre Péju
Marée basse
Méditation sur le rivage, sur ce quon y trouve, et sur le temps sans emploi
978-2-84137-254-6 - 96 p. - 2009 - 11€
Marée basse. Le vieil océan retiré très loin. Disparu. Ses draps gris et trempés enroulés autour de la ligne dhorizon. Désert général. Grève illimitée.
Cerné par tant de vide et devenu léger, au point de ne laisser que des traces peu profondes dans le sable humide, le promeneur solitaire est confronté à «ce qui reste» : choses échouées, devenues rondes et douces à force davoir été épluchées par les lames; coquilles qui se brisent sous la semelle et coquillages qui se meurent; cailloux lavés des millions de fois, flaques reflétant un ciel lointain entre les roches noires, bois flottés, morceau de liège, algues rousses, plumes de mouettes, carapaces de crabes vidées et écrasées, trous comme des anus crachant une bave salée, étoiles de mer aux teintes délavées, méduses gluantes, hippocampes morts et aussi plats que des marque-pages. À marée basse, toutes ces choses pourtant éparpillées par le hasard, paraissent méticuleusement disposées sur les lignes ondulantes que les eaux ont laissées derrière elles en se retirant, telles les notes dune ritournelle élémentaire sur une partition un peu ivre
Ces premiers mots sur la page blanche, je les trace, en ce mois de juin 2009, confronté à ce qui mapparaît comme une «marée basse de lécriture».
Une impression de vide, dattente et de léger vertige. Au cours de ma vie, jai connu plusieurs fois de tels moments. Ils font généralement suite à lachèvement dun livre, parti chez limprimeur, achevé dimprimer, mais pas encore distribué chez les libraires, et nayant donc fait lobjet daucune lecture, mises à part celles de quelques professionnels, de proches ou damis. Cette fois, il sagit dun roman auquel jai travaillé durant de longs mois, deux ans, trois ans et plus encore si jadmets que je le portais bien avant de me mettre à lécrire (en réponse à quel appel énigmatique?). Roman, intitulé la Diagonale du vide, auquel jai mis un point final après lavoir relu des centaines de fois, modifié jusquà la dernière seconde, changeant un adjectif, supprimant une phrase, déplaçant un paragraphe.
À la minute même où louvrage est mis en fabrication, sur décision de léditeur, après une ultime possibilité de changer ici ou là un détail ou une erreur lors de la correction des «épreuves», il ny a plus rien à faire! Je ne reverrai mon texte que pétrifié dans ses habits neufs titre (retenu après tant dhésitations), quatrième page de couverture, belle typographie, un peu comme on revoit un mort après le passage des embaumeurs. Sa résurrection et sa seconde vie me concerneront, bien sûr, mais dune autre façon.
Ce long récit auquel je pensais chaque jour, que jécrive ou que je nécrive pas, il me faut admettre que désormais «je ne peux plus rien pour lui» ! Et cela me laisse désemparé ou comme anesthésié. Sur quel rivage?
Depuis le début de lété, la mer des phrases sest retirée très loin. Et pas seulement les phrases de ce roman qui «paraîtra», rigide et blanc, dans quelques semaines, mais la masse bouillonnante des brouillons, des esquisses, des carnets où je notais tant de détails préparatoires, des cahiers où jai tant de fois «commencé» puis recommencé tel ou tel chapitre, dune petite écriture au stylo à encre noire, bien vite surchargée de ratures, sans parler de toutes ces «sorties sur papier» crachées par limprimante, relues puis grattées, biffées, griffonnées et retapées à lordinateur. Pendant des mois, jai navigué en haute mer romanesque. Toute une histoire! La houle et la foule. Des personnages qui maccompagnaient et dont jimaginais lexistence bien au-delà de ce que nécessitait leur évocation. Apparence, date de naissance, façons de parler, visages, le corps et les mains. Un récit comme une longue traversée. Tantôt en proie à la nausée, tantôt emporté par la joie narrative, jai navigué.
Rivages sauvages. Rivages du Nord-Ouest. Atlantique, Manche, mer du Nord, mer dIrlande. Mais aussi Baltique Ces lieux chargés dimpressions très vives, dodeurs de varechs et dembruns, avec le sifflement du vent, les cris des oiseaux de mer, et le sempiternel déchirement chuintant ou fracassant du ressac, sont aussi pour moi emblématiques de quelque chose de plus intime et plus profond. Quoi? Arrêt de lagitation? Fin dune uvre? Bout du monde?
Je raconterai plus loin comment mes «essais» décriture les plus précoces, entre douze et quatorze ans environ, furent induits par un besoin assez vif de restituer latmosphère des rêves compliqués que je faisais lorsque je nétais pas en proie à dimportantes insomnies. Je dispose, aujourdhui encore, de très anciens «carnets de rêves» dans lesquels la difficulté que javais à rendre, dans une langue simple, les bizarreries, paradoxes baroques et absurdités de mes souvenirs oniriques, tant que ceux-ci étaient frais, donnait lieu à des contorsions verbales touchantes, du genre:
Jétais dans notre appartement qui nétait pas notre appartement mais un vaste pré en pente, pourvu dun mécanisme dhorlogerie qui indiquait aussi lheure, lannée, la saison, et qui, doucement sinclinait comme une benne basculant vers le vide, tandis que je me cramponnais à des brins dherbe qui étaient aussi des lettres de lalphabet découpées dans du métal, afin de ne pas tomber dans la saison suivante, dans lhiver, je ne sais pas
Bref, mon goût du récit et ce quaujourdhui encore je nomme «la joie narrative» sont nés du désir de raconter des choses insolites arrachées à la nuit. Avec, de temps en temps, le sentiment davoir «retenu» un fragment. Mais en ce qui concerne ces atmosphères de «bord docéan», un des tout premiers rêves que jai noté, de lécriture un peu tarabiscotée que javais aux environs de ma treizième année, à lencre violette dans un carnet à petits carreaux, au dos toilé et à la couverture chinée de rouge et de noir, est un «rêve docéan».
Parmi la multitude des objets abîmés que je me souviens avoir ramassés à marée basse, quitte à ne les examiner que quelques secondes ou à les conserver au contraire de longues années, figure un «journal intime», trouvé au cours de vacances de Pâques, sur le sable, entre deux rochers, sur une plage de lAtlantique, aux environs de ma douzième année. Véritable diary book à lépaisse couverture reliée en cuir vert olive et pourvu dun fermoir à petite serrure, il avait dû être bien malmené par les flots ou séjourner longtemps dans la mer, car la serrure à demi arrachée était rouillée, le cuir couvert de cloques et de taches de sel, et les pages agglutinées les unes aux autres par paquets de dix ou vingt. Déployé et blanc entre les chevelures vertes des algues, je lavais dabord pris pour un oiseau mort.
Lannée inscrite en première page (1956 ou 58, je crois), et la date de chaque jour étaient encore déchiffrables, leau salée nayant pas eu complètement raison de lencre dimprimerie, mais la quasi totalité des textes manuscrits était illisible tant lencre bleue de la petite écriture dont je ne devais jamais savoir si elle appartenait à un homme ou à une femme, avait été diluée. Ne subsistait plus, de cette vie racontée au jour le jour, que de longues bavures et nuées bleutées sétirant en taches aquarellées vers le bord des pages croûteuses.
Quelques lettres, quelques mots anglais, quelques fragments de phrases étaient encore identifiables, mais ils ne permettaient pas de découvrir ne serait-ce quun peu de la substance de telle ou telle journée.
Ce manuscrit intime avait dû tomber à leau, ou être jeté à la mer, au mois de novembre, puisque les feuillets réservés aux jours des six dernières semaines de lannée, restaient vierges. Men étant emparé, javais tenu le petit livre à bout de bras, espérant que le vent sécherait et décollerait les pages. Tout de suite lobjet mavait semblé précieux, secret. Jétais ému et même gêné quil me fut échu. Quel était ce signe? Qui, quelque part au monde, sétait penché chaque soir sur ces pages? Et dans quelle solitude? Alors, à maintes reprises, et sans espoir de comprendre, je me laissais emporter par cette écriture brumeuse, ces nappes difformes, volutes, filaments et délavages spectraux, doù le sens fuyait mais doù le rêve jaillissait.
Longtemps, je me suis imaginé que ce diary book avait appartenu au passager dun bateau croisant au large. Je pensai dabord à un marin américain, semblable à ceux dont javais admiré le bob et luniforme blancs dans le port de Brest où mouillait leur navire de guerre. Un garçon très seul, très las des opérations de lU.S. Navy, loin de chez lui, qui racontait ses journées ou consignait des pensées dont il ne pouvait faire part aux autres matelots. Nétait-ce pas ses camarades, qui par brimade, un jour quil était absorbé par lécriture, lui avaient arraché son «journal» aussitôt jeté à la mer. Jentendais leurs rires dans le bruit des moteurs du porte-avions ou du croiseur à la poupe duquel flottait la bannière étoilée. Je songeais au stylo inutile au bout des doigts du marin accablé par la perte irréparable. Javais bien sûr songé aussi à une jeune fille, naviguant contre son gré sur un yacht luxueux, en compagnie dindividus quelle détestait (ses parents? Un homme auquel on lavait unie contre son gré?). Cette fille rêvait, attendait, écrivait. Cest elle-même, un soir, en larmes, accoudée à la lisse, ses mains laissant pendre le journal au-dessus de lécume, qui avait desserré ses doigts, et vu ses pages voleter un moment dans lair vif avant de séloigner rapidement sur les vagues. Bref, un pauvre journal illisible, recueilli sur la plage mavait donné loccasion de flotter à mon tour de longues heures entre lintime et lanonyme, entre leau et les rêves.
À bonne distance, je croise dautres promeneurs un peu flous qui pourraient aussi bien être des vivants que des morts. Ai-je un il pour ces derniers? Je vois un homme vêtu dun pantalon blanc dont il a retroussé les jambes et qui plaque une main sur son chapeau de paille que le vent menace demporter. Il semble sorti dun roman dont il serait un personnage plutôt secondaire fuyant quelque compagnie mondaine afin de «souvrir à nouveau à lui-même». À moins quil ne soit le narrateur de ce roman, en train de ruminer quelque formule du genre: dans les heures où ouverts aux autres par la conversation, nous sommes dans une certaine mesure fermés à nous-mêmes. (Proust)
Puis je remarque une femme seule dont les longues mèches brunes fouettent le front et les yeux. Elle entoure sa poitrine de ses bras croisés, comme si elle avait froid ou peut-être, elle aussi, pour ne pas se dissoudre dans une rêverie aussi vague que lespace où elle est venue sisoler. Enfin, passent des enfants, quatre, cinq, progressant les uns derrière les autres et bizarrement rangés par ordre de taille, armés de bâtons, de morceaux de bois flotté ou peut-être dépuisettes. Ils pourraient être sortis dun conte où quelque cachalot les aurait recrachés sur ce rivage après un long voyage dans ses entrailles. Je ne tiens pas à mapprocher de ces personnages, de crainte de découvrir des êtres miniatures, comme ces «Lilliputiens de cirque» quon mavait emmené voir lorsque jétais enfant, un homme et une femme adultes, aux corps bien conformés mais aux proportions extraordinairement réduites, ce qui mavait causé une frayeur assez inexplicable puisquils étaient bien plus petits que moi, à moins quintuitivement, tandis que le public sesclaffait de les voir danser en smoking et robe du soir, jaie su que nous avions affaire à des morts.
Tout au début de mon carnet, dont les pages tournent et claquent au vent, je tombe sur le relevé de ces mots de Virginia Woolf, pratiquement les derniers quelle ait inscrits dans son journal (le 24 mars 1941):Curieuse impression de bord de mer. Chacun sarc-boutant, luttant contre le vent, saisi, réduit au silence. Entièrement vidé de sa chair.
Pour elle aussi, il y avait des spectres sur la grève. Quatre jours plus tard, elle se suicidait par noyade, en pénétrant lentement dans leau froide, les poches bourrées de pierres, se réduisant elle-même au silence, faute de sêtre vidée de sa chair.
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